Trop Tard (Hajar Bali)

Présentation de l’éditeur (Barzakh)

trop tard hajar baliTrop tard, de Hajar Bali

Dans ce recueil de nouvelles, le lecteur croisera un veuf fantasque et presque inconsolable, un adolescent rêveur passionné de football, une femme confiant ses désillusions à un cafard, un couple seul au monde tentant de déjouer la mort ou encore un poète en vogue impliqué dans un crime loufoque. Autant de « vies minuscules » traversées de drames ordinaires.

Hajar Bali, explorant la nature humaine et ses travers, ainsi que la frontière ténue entre normalité et folie, se livre à un exercice d’observation cruel et jubilatoire. Comme hors du temps, happés par leur monde intérieur, souvent reclus dans leur appartement, ses personnages, bien qu’ancrés dans la réalité, sont un peu décalés, en légère discordance avec le monde. L’inquiétante et familière étrangeté qui émane d’eux les rend profondément attachants. Avec humour et un sens aigu de la dérision, jouant d’une alternance subtile entre trivialité et poésie, gravité et légèreté, l’auteur propose ici des textes élégants, tout à fait singuliers.

Auteur de pièces théâtrales, Hajar Bali, née en 1961, vit à Alger. Elle est en outre professeur de mathématiques à l’Université d’Alger.

Trop tard : neuf histoires qui racontent l’Algérie d’aujourd’hui

Alger, 2014. Dans un appartement de la ville, une femme se livre à un étrange exercice. Dans la nudité de sa salle de bain, il semblerait qu’elle parle au reflet que lui renvoie un miroir brisé. C’est ce qu’on aura tendance à croire, mais la réalité est tout autre. Cette femme d’une quarantaine d’années ne se parle pas à elle-même, et ne se regarde pas dans le miroir, non. En réalité, sa tête est légèrement penchée et observe son lavabo de haut. Là, ce qu’on pourrait au début prendre pour un grain de pastèque n’est autre qu’un cafard renversé dont les pattes et la moustache frétillent. Oui, c’est à ce cafard auquel s’adresse l’étrange soliloque de la femme, penché sur son lavabo. Dehors, les derniers rayons du soleil du jour traversent la baie-vitrée de la salle de bain, entourant la silhouette de la femme, à moitié nue, les cheveux détachés, les deux mains posées sur le lavabo, la tête penchée et les yeux rivés vers ce cafard.

Deux heures maintenant qu’elle accompagne son agonie d’insecte impuissant avec ses flots de paroles ininterrompus. Tout y passe, la solitude de sa vie de mère au foyer, le désintérêt qu’elle ressent envers son mari, son rapport à l’Algérie actuelle, entre souvenirs d’antan et blessures d’aujourd’hui, qui ne sont pas sans rappeler L’Effacement de Samir Toumi. Entre humour, sens aigu de la dérision, lyrisme, gravité et légèreté, plongeons ensemble dans Trop tard, le recueil de nouvelles de l’auteure algérienne Hajar Bali. Neuf histoires aussi fines qu’élégantes qui racontent si bien l’Algérie d’aujourd’hui.

Née en 1961 à Alger, Hajar Bali est professeur de mathématiques à l’université de Bab Ezzouar d’Alger. En 2009, elle publie un recueil de pièces théâtrales, rêve et vol d’oiseau, aux éditions Barzakh. Des pièces jouées de temps à autres dans les salles de théâtres algéroises. Et déjà, l’univers singulier de la dramaturge interpellait. Ses pièces se déploient avec sobriété et minimalisme. Elles peignent un univers froid, dont la nudité nous renvoie à notre propre vacuité. L’auteure algérienne sait se livrer à cet exercice délicat d’observation, de décortication, et d’analyse profonde de l’âme humaine et de ses travers. Reprenant les mêmes codes qui ont fait la singularité de ses pièces théâtrales, Hajar Bali nous livre quelques années plus tard un recueil de neuf nouvelles, sobrement intitulé Trop tard.

« Il se dit, avec ce rire insupportable qui veut jaillir, grossier, il se dit, comme ça qu’il faut toujours se convaincre que l’on est heureux. Ma femme s’occupe de moi, et de la maison, nous faisons le marché ensemble. Le reste du temps, j’observe le monde. Comme un parasite, quoi. Un vrai brave parasite, finalement. »

Hajar Bali, fine analyste de l’âme humaine

Que le lecteur familiarisé avec l’univers de l’auteure algérienne soit d’emblée rassuré. Dans ce recueil de nouvelles singulières et fragiles, Hajar Bali démontre encore une fois sa connaissance intime des travers de l’âme humaine. Que cela soit avec le veuf un peu fantasque et blasé, le jeune adolescent timoré et passionné de foot, la femme de quarante ans qui confie ses désillusions à un cafard, ce couple solitaire qui tente de déjouer la mort en observant leurs silhouettes sur le mur, ou encore ce poète extravagant impliqué dans un crime vaudevillesque, les nouvelles de Hajar Bali sont autant de « vies minuscules » sur lesquelles elle porte un regard où la tendresse se mêle à la dérision.

« J’ai pris l’habitude de taper la causette avec elle, de temps en temps (si ça ne tenait qu’à moi, ça serait tous les jours) lorsque nous nous croisons au café, au pied de la Grande poste, où elle travaille. Ces rencontres ne sont en rien le fruit du hasard. Je compte que vers 17 heures, elle passera. Lorsqu’elle me voit, elle s’assoit simplement, en souriant. Je suis heureux que ça lui fasse plaisir de me voir. Avec gratitude, comme on se réchaufferait à un doux soleil d’hiver, j’accepte cette ultime offrande de la nature au vieillard que je suis. »

Ces drames de la vie ordinaire, de ces gens ordinaires dans l’Algérie contemporaine, constituent autant de pistes de réflexions auxquelles s’abandonne l’auteure algérienne avec cette distance, ce recul humoristique, et cette froide cruauté qui la caractérise. Ces femmes, ces hommes et ces enfants sont pour Hajar Bali l’occasion d’explorer la frontière tenue entre raison et déraison, entre normalité et folie. Ses nouvelles sont une plongée dans les affres sombres et singulières des Algériens d’aujourd’hui. Des personnages souvent reclus dans leur appartement, vivant bon gré mal gré, happés à l’intérieur d’eux-mêmes, qui tentent tant bien que mal de donner un peu de sens à une existence qui leur échappe dans les limbes confus de l’absurde algérois.

Les décors importent peu à l’auteure algérienne, elle ne fait aucun effort pour décrire ces lieux à l’intérieur desquels se déploie l’introspection de ses personnages. Et pourtant, l’univers de Hajar Bali réussit à nous happer à notre tour. On imagine autant d’appartements algérois de style colonial, éparpillés le long des grands boulevards et de la baie d’Alger. Des appartements sobrement meublés de quelques fauteuils, d’une table, et de miroirs brisés. On imagine sans peine de grands espaces vides, des salles de bains froides, et un carrelage moucheté et sinistre. Des cages d’escalier sales, un ascenseur qui fonctionne plus depuis 50 ans, et autant de fenêtres fermées à l’intérieur desquelles se nouent et se dénouent les drames de la jeunesse et de la vieillesse algéroise.

En toute simplicité, Hajar Bali réussit la prouesse de faire une analyse pertinente des travers de la société algérienne, à travers ses personnages décalés et loufoques, qui trouvent à chaque fois le courage d’y croire un peu. Ces personnages qui incarnent l’Algérois des classes moyennes, dont chaque journée est une quête d’optimisme et d’espoir dans un pays décadent. C’est l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui font l’Algérie d’aujourd’hui, et dont les pensées révèlent le désarroi, et l’impuissance, mais aussi l’espoir et l’optimisme. Ces personnages dont le monde intérieur nous renvoie à nos propres interrogations, à nos propres doutes, à nos propres failles. Mais aussi à notre propre folie intérieure, à ce chant de sirène au fond de nous-mêmes qui nous charme, nous ensorcelle et nous révèle des aspects sombres et mystérieux de notre personnalité.

Avec un sens aigu de la dérision, une approche où se mêle humour, poésie, lyrisme et tendresse, qui n’empêchent pas une certaine dureté et froideur, Hajar Bali nous livre avec ce recueil neufs histoires finement écrites, qui racontent l’Algérie d’aujourd’hui se déployant à l’ombre de celle d’avant. Une lecture qui se savoure comme un café amer, et dont chaque gorgée procure une sensation singulière et unique.

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