Printemps (Rachid Boudjedra)

Présentation de l’éditeur

printemps de rachid boudjedra

Printemps, de Rachid Boudjedra

Âgée de trente ans et ancienne championne du 400 mètres haies, Teldj enseigne la littérature érotique arabe à l’université d’Alger et ne cache pas son attirance pour les femmes. Elle s’éprend passionnément d’une jeune Espagnole venue chercher du travail à Alger.

Traumatisée, très jeune, par l’assassinat de sa mère par les islamistes, Teldj est fascinée par l’histoire du monde arabe sombrant dans un chaos qui la renvoie à son désarroi intime.

Ce roman déroule un siècle ravagé par des guerres effroyables et jalonné par des avancées fulgurantes. Teldj passe au crible l’histoire souvent falsifiée du monde, avec chagrin et perplexité.

Printemps est un roman puissant, plein de remous et de fureur, écrit dans un style poétique et âpre : un cri d’alarme et de révolte.

Rachid Boudjedra est né le 5 septembre 1941 à Aïn-Beida (Algérie). Il a enseigné la philosophie et les mathématiques jusqu’en 1972. Depuis, il se consacre à la littérature et à l’écriture de scénarios. Il vit à Alger. Il est l’auteur de nombreux romans dont La Vie à l’endroit ( Grasset, 1997) et Les Figuiers de Barbarie ( Grasset, 2010) pour lequel il a reçu le prix du Roman arabe.

Rachid Boudjedra : romancier des printemps arabes

Nous sommes le 17 décembre 2010. Dans de nombreux pays du monde arabe, un mouvement de contestation générale gagne les sphères populaires. Dans les rues de la Tunisie, de l’Egypte, de la Lybie, la jeunesse du monde arabe déferle dans les rues comme un ras de marée. Aidée par les réseaux sociaux, cette jeunesse exprime sa frustration longtemps refoulée, et réclame la fin de la kleptokratie, du chômage, du coût élevé de la vie, du manque de libertés individuelles. Mais elle exprime surtout le besoin réel d’une vraie démocratie.

Ces révolutions de grande ampleur suscitent l’intérêt des journalistes du monde entier, qui ne tardent pas à parler de « printemps arabes ». En Algérie, l’intellectuel controversé, l’écrivain prolifique condamné à mort dans les années 1960, Rachid Boudjedra, se penche sur la question le temps d’un roman. Il se demande pourquoi l’Algérie est le seul pays arabe à ne pas avoir eu son « printemps » et en profite pour questionner le passé de son pays ainsi que ses perspectives d’avenir.

Avec Teldj et Nieve les deux personnages de son roman Printemps, sorti en 2014, Rachid Boudjedra se livre à cet exercice dans lequel il excelle depuis toujours : décrire la réalité à travers la fiction. Oui, on peut le dire, Rachid Boudjedra fait son propre « printemps » pour le bonheur de ses lecteurs en Algérie et à travers le monde.

Teldj ou le printemps incarné

Teldj est une jeune femme de trente ans, ancienne championne du 400 mètres haies, qui vit à Alger. Elle est lesbienne et enseigne la littérature érotique à l’université d’Alger. Ce personnage singulier, dans une Algérie toujours aussi répressive sur la question de l’homosexualité et du rapport au corps, permet à Boudjedra de poser d’emblée le ton de son roman. En choisissant un personnage homosexuel, qui enseigne la littérature érotique à l’université d’Alger (poste fictif bien entendu), Boudjedra provoque, critique, et s’oppose de nouveau à cette société algérienne qui peine à renouveler ses idéaux et son rapport au monde.

Teldj représente aux yeux de Boudjedra l’indépendance individuelle, la sexualité assumée et la liberté intellectuelle, dans une Algérie qui vient de sortir de dix années de guerre civile, à la tête de laquelle des barbares sanguinaires ont versé le sang de 150 000 civils au nom de l’islam radical. Un islam radical que ne cesse de critiquer l’écrivain Algérien à travers ses multiples créations littéraires et plus particulièrement dans « Printemps », avec ce personnage ardent, sensuel, libre et intelligent. Tout ce qui excite et provoque la colère aveugle du despotisme religieux en somme.

Teldj, comme la majorité des jeunes Algériens de 30 ans, est une énième traumatisée de cette période noire dans l’histoire contemporaine algérienne. En effet, sa mère a été assassinée dans les années 1990 par les islamistes, là-haut, à Mchounéche, ce village de la Kabylie perché dans les montagnes. Ces montagnes où les terroristes se terraient avant de déferler dans les villages et de les réduire à feu et à sang surtout.

En suivant l’évolution de ce « printemps arabe » affalée dans le fauteuil de son appartement algérois, Teldj se souvient de la petite fille de 10 ans qu’elle était 20 ans auparavant, dans ce village kabyle où son innocence a été violée par le sang et les têtes décapitées. Par la gorge tranchée de sa mère et de ces milliers de cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants qui jonchaient les rues de toute l’Algérie, sur toute l’étendue de son littoral et jusqu’aux profondeurs de son désert.

« La soi-disant libéralisation du système débouchant à peine trois ans plus tard sur la « révolution islamique » qui saccagea le pays, commit plusieurs génocides, assassina 150000 Algériens, éliminant à grande échelle les élites artistiques, intellectuelles, et scientifique du pays. Au nom de Dieu. De la folie. De la cruauté. Du délire paroxystique. De la transe épileptique ».

La plume acide et lucide de Rachid Boudjedra

Comme à son habitude, Rachid Boudejdra ne nous épargne rien. La cruauté de son roman est à la hauteur de la barbarie du mouvement islamiste radical. L’écrivain algérien suscite un malaise certain et retrace avec un réalisme cru cette « décennie noire » où le peuple algérien a été livré aux loups au fin fond d’une nuit interminable. Ses phrases sont aussi assassines qu’une balle qui transperce un cœur ou qu’un couteau qui égorge une tête, et se déploient sur un rythme effréné et furieux, ne prenant le temps de se reposer qu’entre la fin d’un chapitre et le début d’un autre.

Teldj tente tant bien que mal d’échapper à ces souvenirs qui la rattrapent à chaque coin de rue qu’elle traverse. Et c’est dans les bras de Nieve, une jeune espagnole qui travaille pour la compagnie du métro d’Alger, qu’elle parvient à faire un peu d’ordre dans le chaos de ses souvenirs. Les deux jeunes femmes s’aiment dans la discrétion de leurs appartements algérois, volets baissés et lampes éteintes. Et leurs étreintes font écho à cette jeunesse algérienne qui est obligé de s’aimer dans l’ombre des taudis et l’obscurité des cages d’escaliers.

Oui, car Printemps est également le cri de détresse d’une jeunesse étouffée par les relents de ce despotisme religieux qui continu de polluer la mentalité Algérienne, 15 ans après la fin de la guerre civile. En étant homosexuelles, en s’aimant à Alger, Teldj et Nieve sont l’incarnation de ce que l’Algérie peine à accepter, c’est-à-dire la liberté individuelle, intellectuelle, et sexuelle. En somme, la liberté d’être et de jouir. Teldj et Nieve sont le couple dont on suit l’évolution innocente, fraîche et solaire, en parallèle de ces souvenirs imbibés de sang.

Il est à noter que les prénoms, Teldj et Nieve, signifient tous les deux « neige », le premier en arabe et le second en espagnol. Cette neige qui tombe si rarement en Algérie et qui pourrait soigner nos blessures…

Vous l’aurez compris, « Printemps » appartient à cette catégorie de livres dont la lecture suscite l’interrogation et le malaise. Un livre rebelle dans lequel l’écrivain algérien dénonce avec toutes ses tripes l’islamisme radical et la société algérienne d’avant et d’aujourd’hui. C’est à la fois un livre politique et social, mais également un témoignage important sur une époque noire peu connue du grand public…

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