Noces, suivi de l’Été (Albert Camus)

Présentation de l’éditeur (Gallimard)

noces suivi de l'été albert camusNoces, suivi de L’Été, d’Albert Camus

«Je me souviens du moins d’une grande fille magnifique qui avait dansé tout l’après-midi. Elle portait un collier de jasmin sur sa robe bleue collante, que la sueur mouillait depuis les reins jusqu’aux jambes. Elle riait en dansant et renversait la tête. Quand elle passait près des tables, elle laissait après elle une odeur mêlée de fleurs et de chair.»

Albert Camus naît à Mondovi, en Algérie, en 1913. Pendant la seconde guerrre mondiale, il intègre un mouvement de résistance à Paris, puis devient rédacteur en chef du journal «Combat» à la Libération. Romancier, dramaturge et essayiste, il signe notamment «L’étranger» (1942) et «La Peste» (1947), et reçoit le prix Nobel de littérature en 1957. Il meurt en 1960 dans un accident de voiture.

Prix : 6,60 € | Parution : 27/01/1972 | Genre : littérature française

Noces : un texte majeur passé inaperçu

Alger, 1939. Une étrange fête se déroule dans une boutique faiblement éclairée de l’ex Rue Charasse. Quelques silhouettes se profilent à travers les vitres. On y aperçoit des hommes et des femmes élégamment vêtus et verres à la main, en train d’échanger au milieu de quelques éclats de rire. Un livre trône sur une table et toute l’attention semble tournée vers un jeune homme de 26 ans qui serre des mains et reçoit de chaleureuses félicitations auxquelles il tente tant bien que mal de répondre avec un sourire gêné mais sincère. Ce recueil de quatre essais s’intitule Noces et son auteur est le tout jeune Albert Camus dont la réputation n’est plus à faire dans le milieu littéraire algérois. Il a tenu à ce que la publication se fasse dans la boutique de son ami et premier éditeur, Edmond Charlot, au sein de sa librairie Les Vraies richesses, à Alger…

Passés quasiment inaperçus au moment de leur publication, ces essais d’Albert Camus sont considérés de nos jours comme une pièce maîtresse de l’œuvre du prix Nobel de littérature. Avec ces essais, l’auteur français nous invite à un voyage intemporel dans les ruines romaines de Tipasa, et de Djemila à Sétif. Il nous propose aussi une balade d’été sous le soleil d’Alger ainsi que de l’autre coté de la méditerranée, en Toscane. Plongeons ensemble dans l’intimité de ces « Noces » qui sont en réalité un cri d’amour sensible et une ode à la beauté de la vie.

L’ode sensuelle à la vie d’Albert Camus

« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu cru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. »

De 1935 à 1936, le futur prix Nobel de littérature aimait à prendre le bus et se rendre à Tipasa, un petit village du littoral algérien situé à 60 kilomètres à l’ouest d’Alger. Là-bas, sous un soleil éclatant, au milieu des ruines romaines et devant la mer azur de Tipasa, l’auteur français écoute avec attention le battement sensible qui provient de la terre.

Le premier essai qui compose ce recueil s’intitule sobrement « Noces à Tipasa ». La lecture panthéiste à laquelle procède le jeune Albert dès la première ligne de l’essai, fait écho à son athéisme affirmé. Tipasa n’est pas un endroit comme les autres pour l’auteur français. En réalité, il s’agit d’un lieu qui mène à un autre, celui des dieux qui respirent dans les arbres et parlent dans le soleil. Un monde de couleurs jaunes et bleus qui accueille ses visiteurs avec le soupir âcre et humide de la terre, au sein duquel l’auteur français laisse libre cours à sa matérialité épicurienne. De ces ruines éclatées et ensevelies sous le ciel azur, Albert Camus en fait les héroïnes et restitue à notre souvenir la grandeur de ces civilisations désormais éteintes auxquelles il rend un hommage digne et sensible.

Ces Noces sont l’occasion de découvrir un Albert Camus païen, sensuel, voire charnel, qui passe des heures à écraser les absinthes pour en humer l’odeur exaltante, à caresser la poussière des ruines, et à tenter d’accorder sa respiration aux soupirs tumultueux du monde. Publiés peu de temps avant son départ en France, ces essais sont en réalité un adieu intime que le jeune Camus fait à la terre Algérienne qui lui a fait connaître la brûlure du soleil, l’embrun des vagues et les crises existentielles.

L’union épicurienne avec la terre algérienne

Le titre de Noces est révélateur de ce rapport matérialiste qu’entretient l’auteur français avec cette terre dont l’odeur âcre lui procure une ivresse qu’il ne retrouvera jamais ailleurs, ni en France, ni en Italie, ni en Grèce. Il compare l’Algérie avec une femme sensuelle, ardente et sanguine, avec laquelle il aurait entretenu une longue relation qui a fait de lui l’homme qu’il est et qu’il restera jusqu’à la fin de sa courte vie.

Albert Camus nous invite à découvrir une Algérie exaltée dont il connaît les endroits et les travers, en passant par les ruines éclatés de Tipasa et celles de Djemila, avant de nous emporter sous le soleil d’été d’Alger la blanche et de la Toscane italienne. Autant d’endroits et de lieux autour desquels gravitent les réflexions du prix Nobel de littérature. On y découvre un jeune homme exalté et fragile, qui craint la mort autant qu’il aime la vie, avec cette passion douloureuse qui le caractérise.

« J’ai vu des gens mourir. Surtout, j’ai vu des chiens mourir. C’est de les toucher qui me bouleversait. Je pense alors : fleurs, sourires, désirs de femme, et je comprends que toute mon horreur de mourir tient dans ma jalousie de vivre. Je suis jaloux de ceux qui vivront et pour qui fleurs et désirs de femme auront tout leur sens de chair et de sang ».

Ici, aucun obstacle à l’émotion. Chaque phrase est une invitation à la jouissance. Pour l’auteur français, qui a échappé à la mort à 17 ans, l’homme doit vivre sa vie pleinement en se libérant des contraintes à la fois physiques, morales et culturelles. Il invite le lecteur à vivre près des corps et par le corps car il n y’a que le désir, la sensualité et la recherche du plaisir qui donnent du sens à une existence futile et absurde.

« Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile. […] Sensualité, recherche du plaisir pur : C’est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m’accapare tout entier. »

Ces essais sont en réalité des récits lyriques au sein desquels l’auteur français pose les bases de sa pensée philosophique et de son style littéraire. C’est une œuvre de jeunesse qui brille par sa fougue dionysiaque, sa santé nietzschéenne, son lyrisme maîtrisé et sa justesse littéraire. C’est le cri silencieux d’un jeune auteur en herbe qui nous prouve ici toute l’étendue de son talent intemporel, à l’image d’un soleil qui ne s’éteint jamais.

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