Nedjma (Kateb Yacine)

Présentation de l’éditeur (Seuil)

nedjma kateb yacineNedjma, de Kateb Yacine

Nedjma, c’est un amour d’enfance, c’est la femme éternelle, c’est l’Algérie. Nedjma, c’est l’obsession du passé, la quête de l’inaccessible, la résurrection d’un peuple. Nedjma, c’est la femme-patrie.

Publié en pleine guerre d’Algérie, Nedjmaéchappe cependant, comme toutes les œuvres majeures, aux circonstances de sa naissance et s’impose, quarante ans après, comme l’un des romans contemporains les plus forts.

Kateb Yacine est né en 1929 à Constantine, dans l’Est de l’Algérie. Son père avait une double culture, française et musulmane. Après l’école coranique, il entre à l’école et au lycée français. Il a participé, lorsqu’il avait 15 ans (1945) à Sétif à la grande manifestation des musulmans qui protestent contre la situation inégale qui leur est faite. Kateb est alors arrêté et emprisonné quatre mois durant. Il ne peut reprendre ses études et se rend à Annaba, puis en France. De retour en Algérie, en 1948, il entre au quotidien Alger Républicain et y reste jusqu’en 1951. Il est alors docker, puis il revient en France où il exerce divers métiers, publie son premier roman et part à l’étranger (Italie, Tunisie, Belgique, Allemagne…). Ensuite, il poursuivra ses voyages avec les tournées de ses différents spectacles. Il est mort en 1989.

Nedjma : une icône de la littérature algérienne

Nous sommes le 08 mai 1945. À 270 kilomètres à l’est d’Alger, dans la ville de Sétif, un jeune lycéen assiste à des manifestations violemment réprimées par l’armée française. Le bilan est lourd : des milliers d’Algériens sont massacrés par l’armée française. Le jeune homme est vite arrêté et détenu dans une prison pendant deux mois. Exclu de son lycée, son père l’envoie poursuivre son éducation dans la ville d’Annaba où il fera la rencontre de Nedjma, une cousine éloignée dont il partagera la vie pendant huit mois, comme il le confiera quelques années plus tard. En 1956, l’Algérie est en guerre depuis deux ans. Dans ce contexte où les violences militaires font des milliers de victimes chaque jour, le jeune homme acquis à la cause nationale est devenu écrivain et mène son propre combat en utilisant sa plume comme fusil.

L’auteur algérien, déjà connu et apprécié dans le milieu littéraire engagé de la période coloniale, vient de publier aux éditions du seuil son tout dernier ouvrage, intitulé Nedjma, en hommage à cette cousine qu’il a connue dans sa jeunesse. Le roman de Kateb Yacine connaît un succès inattendu et propulse le jeune écrivain dans la sphère des grands auteurs de ce monde. Ce livre devenu culte se voit vite traduit dans toutes les langues, et continue jusqu’à nos jours de faire l’objet de plusieurs thèses de masters et de doctorats dans les plus grandes universités du monde. Comment expliquer un tel succès ? Qui est Nedjma ? Kateb Yacine vient-il d’écrire le premier roman algérien de langue française ? Eléments de réponse…

« Gloire aux cités vaincues ; elles n’ont pas livré le sel des larmes, pas plus que les guerriers n’ont versé notre sang : la primeur en revient aux épouses, les veuves éruptives qui peuplent toute mort, les veuves conservatrices qui transforment en paix la défaite, n’ayant jamais désespéré des semailles, car le terrain perdu sourit aux sépultures, de même que la nuit est qu’ardeur et parfum, ennemie de la couleur et du bruit, car ce pays n’est pas encore venu au monde… »

La langue du colon

Pour peu que vous connaissiez l’histoire de la littérature algérienne, nul doute que vous connaissez l’importance du roman de Kateb Yacine dans l’imaginaire littéraire algérien. Dans son hommage à Kateb Yacine, le journaliste et écrivain Tahar Djaout avait déclaré sur Nedjma qu’il s’agissait sans conteste d’un texte fondamental de la littérature algérienne de langue française.

Sa publication s’inscrit dans un contexte particulièrement violent où l’Algérie est en guerre contre la France depuis deux ans. L’auteur algérien, comme ces milliers d’algériens qui se battent sur le territoire du colon français, a écrit et publié son roman en France, en français et dans une édition française. Aux détracteurs qui lui reprocheront d’avoir écrit son roman dans la langue de l’ennemi au lieu de le faire dans sa langue à lui, à savoir l’arabe, il répliquera dans une interview que s’il écrit en français, c’est pour pouvoir dire aux Français qu’il n’est pas Français.

Non, Nedjma est loin d’être un pamphlet anticolonial qui exacerbe les idées nationaliste et fait l’apologie de la guerre. Il s’agit là d’un texte qui raconte le quotidien de quelques Algériens et par extension celui de tous les Algériens dans un contexte de guerre. L’auteur algérien nous invite à suivre l’histoire de Mustapha, Lakhdar, Rachid et Mourad, quatre jeunes hommes algériens qui tombent amoureux de Nedjma, une jeune fille sensuelle, issue de l’union entre un Algérien et une Française.

Bien que l’univers où s’inscrit la trame du roman soit fictif, les éléments qui le constituent ne sont pas sans rappeler ces vastes plaines verdoyantes et ces massifs montagneux algériens où la violence de la guerre fait rage. En incluant dans son roman des éléments pastoraux qui s’inscrivent dans un univers imaginaire, Kateb Yacine réussit la prouesse de s’adresser aussi bien au lecteur algérien et français qui se reconnaissent dans les paysages décrits.

La possibilité donnée au lecteur français de lire le livre est l’occasion pour l’auteur algérien d’exprimer à travers son roman l’idée qu’il se fait de la nation, dans ce contexte où l’Algérie commence à se réclamer comme indépendante. Une idée ainsi qu’une Algérie qu’il a exprimées à travers le seul protagoniste féminin de son roman, et qui par ailleurs lui donne son titre, à savoir la jeune Nedjma. Cette femme sensuelle, mariée, métisse de deux nations ennemies, distante et inaccessible à ces quatre algériens qui la convoitent et la désirent, représente pour Kateb Yacine l’idée même de la nation dans un contexte douloureux où l’indépendance apparaît à la fois comme une idée concrète et lointaine, impliquant un combat sanglant entre deux nations où la violence et le crime deviennent le quotidien.

Nedjma par ailleurs ne domine jamais la scène mais demeure en arrière plan, à l’image de la femme orientale dont le mystère et l’obscurité affirment sa présence. Une présence à la fois distante et affirmée à l’ombre de laquelle se débattent les aventures des quatre personnages algériens, un peu paumés, désorientés et désabusés par un monde qui se délite dans la confusion et l’absurdité de la guerre.

Kateb Yacine : premier écrivain algérien ?

Dans une interview accordée en 1956, quelques mois après la parution de son roman, l’auteur algérien a déclaré vouloir exprimer l’âme algérienne pour la première fois dans son histoire en utilisant la langue française. En effet, bien que le début des années 1950 ait vu la publication de plusieurs romans importants comme La terre et le sang de Mouloud Ferraoun, La colline oubliée et Le sommeil du juste de Mouloud Mammeri, ou encore La trilogie d’Algérie de Mohamed Dib, ce n’est qu’à partir de Nedjma de Kateb Yacine qu’on a commencé à évoquer une littérature algérienne à proprement parler. Il n’est pas tout à fait faux de dire que Kateb Yacine est le père de l’école algérienne d’expression française. Une école littéraire qui commençait à tracer les contours imprécis d’un pays, à lui donner du sens dans un contexte confus, et à affirmer ainsi à la fois son identité et sa culture effacée par des années de colonisation. Pour la première fois de son histoire, l’Algérie avait donné naissance à un écrivain qui a su exprimer sa complexité et raviver son histoire dont les sources sont vieilles comme le monde.

Pour toutes ces raisons, Nedjma de Kateb Yacine reste à ce jour un texte inégalé dans la littérature maghrébine. Apprécié et étudié dans toutes les universités prestigieuses du monde contemporain, ce roman au contenu inépuisable ne cesse de fasciner et de susciter moult débats passionnants et passionnés, plus particulièrement dans les sociétés opprimées qui trouvent à travers les lignes de l’écrivain algérien autant de métaphores faisant écho à leurs combats pour un avenir meilleur.

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