Meursault, contre-enquête (Kamel Daoud)

Présentation de l’éditeur (Actes Sud)

meursault contre enquête kamel daoudMeursault, contre-enquête, de Kamel Daoud

Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du xxe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.
Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…

Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus, Meursault, contre-enquête joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour évoquer la question de l’identité. En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages qui conditionnent le présent.

Né en 1970 à Mostaganem, Kamel Daoud, écrivain et journaliste, vit à Oran. Son roman Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014, Goncourt du premier roman 2015) lui a valu une consécration internationale. Il est également l’auteur chez Actes Sud de La Préface du nègre (Babel n°1291), de Mes indépendances. Chroniques 2010-2016 (2017) et de Zabor ou Les psaumes (2017).

Prix : 19 € | Parution : 05/2014 | Genre : littérature française

Redonner un nom à l’Arabe anonyme

À Belcourt, un jeune homme sort de chez lui et s’engage dans le premier tramway. Par la fenêtre, il observe Alger qui se dévoile pudiquement à travers la brume matinale. En dix minutes, il arrive à Bab-Azzoun, et se rend d’un pas assuré à la librairie et maison d’édition « Les vraies richesses ». Son ami et propriétaire de la boutique, Edmond Charlot, l’accueille chaleureusement avant de lui annoncer la mauvaise nouvelle :

« Navré, Albert, il me reste pas assez de papier pour publier ton livre, mais je te mets en contact avec un ami en France… ».

C’est dans ces circonstances que le jeune Albert Camus fait la connaissance de Gaston Gallimard qui publie son tout premier roman, L’étranger (un roman philosophique éminemment actuel), en 1942. Le roman connaît un succès planétaire, se voit traduit en soixante-huit langues et devient le troisième roman francophone le plus lu dans le monde. Affaire classée pour le prix Nobel de littérature. Ou presque…

70 ans après, le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud se penche de nouveau sur le livre du prix Nobel de littérature (ce qui n’est pas sans rappeler la démarche romanesque de Salim Bachi) et nous en propose une relecture dans son tout premier roman, Meursault contre-enquête, sorti en 2013. Entre jeu de miroir et quête d’identité, plongez dans ce roman singulier qui redonne un nom à « l’Arabe » anonyme tué par Meursault et par extension à toute une nation qui se cherche encore dans l’ombre de la colonisation française, 56 ans après son indépendance.

Meursault, contre-enquête : Haroun sur les traces de Meursault

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

L’incipit de L’étranger est l’un des plus célèbres de la littérature française contemporaine. Meursault dévoile sa singularité d’emblée dans cette phrase assenée froidement à la gueule du lecteur. Le ton est donné et la suite, on la connaît. Le livre est un conte philosophique sur le thème de l’absurde avec comme protagonistes une ville, un soleil, une mer et un Arabe tué sur une plage. Un Arabe tué d’une balle dans la tête par le Français Meursault un après-midi de soleil aveuglant à la plage de Bab El Oued.

70 ans après, dans son bureau à Oran, Kamel Daoud s’interroge. Pourquoi l’Arabe n’est jamais nommé dans l’œuvre d’Albert Camus, et plus particulièrement un Arabe assassiné froidement et sans raison par un Français ? Ces questions donnent naissance au narrateur de son livre : Haroun, frère de l’arabe tué par Meursault, à qui il fait prendre la parole au tout début du roman, en réponse à la première phrase de Meursault.

« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. Elle ne dit plus rien, mais elle pourrait raconter bien des choses. »

Kamel Daoud interroge Albert Camus et lui demande des réponses. Pourquoi la mort de Meursault, condamné à la guillotine pour le meurtre qu’il a commis suscite-elle beaucoup plus de passion que celle de l’Arabe tué sans raison sur une plage ?

« Je veux dire que c’est une histoire qui remonte à plus d’un demi-siècle. Elle a eu lieu et on en a beaucoup parlé. Les gens en parlent encore, mais n’évoquent qu’un seul mort – sans honte vois-tu, alors qu’il y en avait deux, de morts. Oui, deux. La raison de cette omission? Le premier savait raconter, au point qu’il a réussi à faire oublier son crime, alors que le second était un pauvre illettré que Dieu a créé uniquement, semble-t-il, pour qu’il reçoive une balle et retourne à la poussière, un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom »

Et c’est ce que tente de réparer Kamel Daoud. À défaut de pouvoir ressusciter le mort, Kamel Daoud parvient à travers la littérature à lui donner un nom, des frères et sœurs, une mère, une ville et une histoire. Une identité en somme, absente dans le roman de l’écrivain français. L’Arabe n’est plus un Arabe anonyme, mais Moussa, un jeune Algérien désœuvré à l’époque coloniale qui se trouvait par un funeste hasard au mauvais endroit au mauvais moment. Un Algérien dont la négation par Meursault représente aux yeux de Haroun une deuxième mort, celle de l’indifférence et de l’oubli, à laquelle il tente de remédier en écrivant ce journal intime qui se veut une réponse frontale au journal de Meursault.

Daoud sur les traces de Camus : entre héritage et émancipation

Mais le roman de Kamel Daoud ne s’arrête pas là. Il reprend la même structure que le roman d’Albert Camus à la fois dans son organisation interne et jusqu’aux nombres de ses pages. Dans son journal intime, Haroun ne prononce à aucun moment le nom d’un Français. Ni celui de Meursault, ni celui du Français qu’il déclare avoir assassiné en 1962, quelques jours après l’indépendance de l’Algérie. Haroun devient à ce titre le double-arabe de Meursault, et suit le même chemin initiatique. Ses réflexions sur la société algérienne ne sont pas tendres, tout comme celles de Meursault en son temps. Le meurtre qu’il commet à 27 ans envers un français qui traversait la rue à 2 heures du matin n’a lui aussi aucune raison et à ce titre il déclare :

« La mort, aux premiers jours de l’indépendance, était aussi gratuite, absurde, inattendue qu’elle l’avait été sur une plage ensoleillée de 1942. »

Haroun échappe à la justice dans un pays qui à son tour nie le Français, son histoire, et son identité. Désormais, dans l’Algérie postcoloniale, plus aucun Français ne pourra tuer un Arabe d’une balle une première fois puis en lui enlevant son identité une seconde fois. Mais voilà, Haroun est désormais vieux. Tout comme Meursault, il voue une haine viscérale à la religion et observe la montée de l’islamisme, avachi dans son fauteuil et buvant ses bières. De l’indépendance, il ne reste plus rien, si ce n’est le despotisme et le fanatisme religieux qui menace de mener le pays dans les profondeurs d’une nuit barbare qui va durer 10 ans. Haroun ne le sait pas pour le moment. Ivre, il ricane dans sa barbe hirsute. Il accorde une toute dernière fois la parole à Meursault qu’il n’a jamais nommé, et songe qu’il finira sûrement comme lui, lapidé sur la place publique pour outrage et blasphème à la religion, et que Meursault en arabe se prononce El Merssoul, qui signifie « L’envoyer » ou le « messager »…

Qu’on soit clair, dans son roman, Kamel Daoud ne s’inscrit pas dans une optique d’opposition à l’œuvre d’Albert Camus. Bien au contraire, l’auteur algérien a déclaré dans moult interviews réalisées depuis la sortie de son roman qu’il vouait un amour particulier aux écrits du prix Nobel, qu’il a découvert et lu dans sa jeunesse. Meursault, contre-enquête est tout simplement un roman qui brille par ses qualités littéraires indéniables, et qui nous dévoile le style d’un écrivain algérien prometteur. Mais c’est avant tout et surtout un hommage que Kamel Daoud rend à Albert Camus, à sa façon. Un hommage dans lequel il se propose d’apporter un peu de sens à l’absurde…

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