Les Désarrois de l’élève Törless (Robert Musil)

Présentation de l’éditeur (Points)

les désarrois de l'élève törless robert musilLes Désarrois de l’élève Törless, de Robert Musil

Ce roman, qui est d’abord une admirable analyse de l’adolescence, relate l’éveil d’une conscience à travers les désarrois intellectuels, moraux et charnels de Törless, élève dans un collège très huppé de la vieille Autriche à la fin du siècle dernier. La cruauté et la brutalité qui les suscitent, et dont les « amitiés particulières » ne sont que l’exutoire, prophétisent les aberrations de l’ère nazie.

Musil n’avait que 25 ans lorsqu’il écrivit ce premier roman qui préfigure, par la lucidité et la description des «aspects nocturnes» de l’homme, toute l’œuvre à venir.

Prix : 7 € | Parution : 21/02/1995 | Genre : littérature étrangère

La naissance d’un écrivain majeur du XXe siècle

Empire austro-hongrois, 1905. Un tout jeune ingénieur en mécanique vient d’être nommé lieutenant de réserve au sein d’une caserne dans la ville de Brünn. L’allure gauche, mais l’œil vif, l’étrange personnage tente tant bien que mal de faire ses marques dans cet univers si ordonné. Dans son bureau où des papiers s’entassent, il s’ennuie et commence à lire. Friedrich Nietzche, Novalis, Dostoïevski, Maurice Maeterlinck ou encore Aristote. Le jeune diplômé dévore littéralement la bibliothèque de la caserne durant ses heures de service. Fatalement, vient le jour de la question « Pourquoi pas moi ? »

C’est dans ces circonstances que l’idée d’écrire son propre roman émerge dans la tête du lieutenant désabusé. Pourquoi pas l’histoire d’un jeune adolescent qui fréquente une école militaire privée à l’époque de la fin de la monarchie à l’Empire austro-hongrois ? Pourquoi ne pas lui inventer des camarades, Beinberg et Reiting, avec lesquels le jeune adolescent va lever le voile sur de sombres réalités faisant écho à une Europe désenchantée qui se dirigeait droit dans le mur ? Ce jeune lieutenant de 26 ans s’appelle Robert Musil, et il ignorait que son roman, Les Désarrois de l’élève Törless, allait susciter moult polémiques à sa sortie, pour devenir un siècle plus tard, un monument de la littérature du XXe siècle, représentant le roman initiatique par excellence et dont l’enseignement et les valeurs sont intemporelles.

« Musil est un sceptique, […] il est partagé entre sa fascination pour la science, la rationalité et la poésie, et même la mystique. » Philippe Jacotet

Pour Thomas Mann, son plus fervent admirateur, Les désarrois de l’élève Törless ainsi que L’homme sans qualités, sont deux romans fondateurs de la littérature du XXe siècle, rien que ça. L’auteur autrichien qui voyait dans son collègue un génie littéraire, déclare :

« Chez Musil se trouve exprimée, en termes plus forts et plus complexes que nulle part ailleurs, cette aspiration du début du XXe siècle à redéfinir une culture, une spiritualité sur les ruines du passé, ce regret d’une totalité mythique perdue ».

Cet auteur, qui ne jouit pas d’une aussi grande popularité que ses contemporains, a pourtant été le premier à poser les fondements du réalisme allemand avec une acuité remarquable. Son roman, Les Désarrois de l’élève Torless, écrit à tout juste 26 ans dans une caserne militaire, venait d’en signer la preuve.

Les désarrois de l’élève Törless, confronté à la profondeur du mal

Dans ce roman raconté à la troisième personne, qui n’est pas sans rappeler Narcisse et GoldmundDemian ou Les loups des steppes de Herman Hess, nous suivons la quête initiatique d’un jeune adolescent timoré dans une école privé militaire où ses parents l’envoient poursuivre ses études. Dés la première page, la rigueur allemande qui suinte du style de Musil nous saute à la gorge :

« Etait-ce le fait de ces couleurs tristes, était-ce la lumière du soleil couchant, blême, faible, épuisée par la brume, les choses et les êtres avaient un tel air d’indifférence, d’insensibilité machinale, qu’on les aurait crus échappés d’un théâtre de marionnettes »

Au sein de ce huit-clos militaire perdu au fond d’un bois obscur, le jeune Törless entame sa quête initiatique et découvre peu à peu les sombres réalités que renferme ce lieu, de ses greniers, à ses salles de cours, jusqu’à ses sous-sols où ses deux camarades, Beinberg et Reiting s’adonnent à la torture, au viol et à l’homosexualité, avec comme otage un prisonnier de sa conscience, le jeune Basini. On ne s’étonne donc pas que le roman provoque le scandale à sa sortie, à l’aube du XXe siècle. L’auteur autrichien décrit franchement des scènes de viols au fond des caves de l’école militaire, auxquels assiste Törless qui éprouve à la fois du dégoût et de la fascination envers les forces obscures du mal.

Les longues réflexions existentielles auxquelles s’adonne le jeune Törless, jalonnent le roman et nous renseignent sur ses désarrois de jeune adolescent en prise avec une réalité qui le dépasse, le submerge, le fascine et l’emporte. Ses rebellions sont vaines dans une machine bien huilée par les relents de la malfaisance humaine, et ses interrogations n’aboutissent pour la plus part à aucune issue. Il n’est que tentation qui résiste avant de céder, dans un univers où les sentiments sont vains :

« Törless ne connaissait aucun de ces sentiments par son nom, d’aucun il ne savait ce qu’il recelait ; mais l’ivresse de la tentation tenait précisément à cette ignorance. »

Dans ce contexte dérangé, Musil décrit la cruauté humaine et l’interroge à travers des thèmes intemporels sur le rapport au monde, et aux autres. Les valeurs morales d’une société en plein déclin sont dépeintes avec une rigueur froide que n’exempte pas une sensualité débordante. Oui, Les Désarrois de l’élève Törless est un roman qui se déploie avec une grande finesse, où chaque mot est savamment réfléchi, à sa place. Les descriptions de l’auteur autrichien sont une véritable ode à la beauté mélancolique des natures mortes, qui ne sont pas sans rappeler les œuvres des peintres surréalistes du début du XXe siècle. Une nature qui colle à la peau du jeune Törless et qui reflète ses démons intérieurs, comme ces gobelins imaginaires au fond du bosquet qui le conduisent à la maison close.

Robert Musil : prophète d’une période sombre de l’histoire européenne

Mais ce qu’ignorait surtout l’auteur autrichien, c’est qu’avec son roman, publié en 1906, il venait de faire la prophétie du fascisme à travers les deux adolescents Beinberg et Reiting, mais aussi du nazisme, dans sa conception perverse du monde qui exclue et tue l’autre. Le récit des déportés d’Auschwitz et de l’enfer concentrationnaire n’a rien à envier en cruauté au martyre du jeune Basini qui subit « les aspects nocturnes » de l’âme humaine, d’après Robert Musil.

Pour toutes ces raisons, Les Désarrois de l’élève Törless est un must-read. Ce roman intemporel d’à peine 200 pages aborde avec brio, rigueur, et intelligence des aspects fondamentaux de l’âme humaine, dont il nous propose une analyse aussi fine que sensible. Dans un début de XXIe siècle houleux, traversé par des crises mondiales majeures, l’œuvre de Robert Musil n’a jamais été aussi importante.

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