Le Père Goriot (Balzac)

Présentation de l’éditeur (Gallimard)

le père goriot balzacLe Père Goriot, d’Honoré de Balzac

Rastignac est un jeune provincial qui cherche à s’insérer dans la société parisienne. Il lui manque les manières et l’argent. Pour parvenir, il côtoie les femmes du monde, mais reste attaché à son voisin de la pension Vauquer, le père Goriot, vieillard malheureux abandonné de ses filles. Vautrin, forçat évadé, Marsay, politicien ambitieux, et Rubempré, écrivain talentueux, sont animés du même désir de pouvoir. Ils apprennent, chacun à leur manière, les complicités et les alliances indispensables dans une société gouvernée par les intérêts. Seules figures du désintéressement : le père Goriot, vaincu par son amour paternel, et Mme de Beauséant, abandonnée du Tout-Paris.

La passion bout dans cette maison comme dans une cocotte-minute, les pages se tournent toutes seules ; c’est que chaque palier de la pension Vauquer est devenu un étage de ce que Balzac vient de concevoir : La Comédie humaine.

Balzac : le réalisme à rebours du romantisme

1934, France. Au château de Saché, à l’ouest de Tours, Honoré de Balzac est assis à son bureau devant sa légendaire cafetière, et observe depuis sa fenêtre le frémissement des arbres dans le jardin de style renaissance qui lui fait face. Cela fait maintenant plus de 10 ans que l’auteur français se rend chez son ami et propriétaire du château, Jean Margonne, afin de trouver le silence et l’austérité pour s’adonner à ses seize heures d’écriture quotidienne. Bercé par le bruissement des arbres, loin de la turbulence parisienne, l’auteur prolifique pose les fondations du nouvel ouvrage de son impressionnante « Comédie humaine ». Souhaitant réagir contre le sentimentalisme romantique du début du XIX siècle, le monstre de la littérature française, dont la réputation n’est plus à faire, veut représenter le réel le plus fidèlement possible, en puisant son inspiration dans les milieux des classes moyennes et populaires. C’est dans ce contexte qu’il écrit Le père Goriot, considéré à ce jour comme l’un des plus grands textes du XIX siècle, et sur la préface duquel il écrit :

« Ce drame n’est ni une fiction, ni un roman : all is true ».

À la fois roman psychologique, social, et policier, Le père Goriot de Honoré de Balzac vint encore une fois prouver qu’il était un maître incontesté et incontestable.

« Après avoir lu les secrètes infortunes du père Goriot, vous dînerez avec appétit en mettant votre insensibilité sur le compte de l’auteur, en le taxant d’exagération, en l’accusant de poésie. Ah ! sachez−le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut−être. »

Le père Goriot d’Honoré de Balzac n’est pas un roman comme les autres, c’est le moins qu’on puisse dire. Né à l’aube d’un XIXe siècle souhaitant se détacher de son sentimentalisme romantique, ce roman foisonnant et complexe se propose la tâche particulièrement singulière de peindre le réel avec une objectivité froide, crue, voire cruel. Ici, pas d’atermoiements sentimentaux, de passions mielleuses ou de longues dissertations affectées sur l’amour. Sous la plume de Balzac, le réel tel qu’il se vit dans les classes moyennes et populaires est décrit avec une rigueur, une précision et une exactitude presque délirantes, comme en témoigne d’emblée cette description sordide et pouilleuse de la maison Vauquier qui ouvre le roman.

« Elle est située dans le bas de la rue Neuve−Sainte−Geneviève, à l’endroit où le terrain s’abaisse vers la rue de l’Arbalète par une pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent rarement. Cette circonstance est favorable au silence qui règne dans ces rues serrées entre le dôme du Val−de−Grâce et le dôme du Panthéon, deux monuments qui changent les conditions de l’atmosphère en y jetant des tons jaunes, en y assombrissant tout par les teintes sévères que projettent leurs coupoles. Là, les pavés sont secs, les ruisseaux n’ont ni boue ni eau, l’herbe croit le long des murs. L’homme le plus insouciant s’y attriste comme tous les passants, le bruit d’une voiture y devient un événement, les maisons y sont mornes, les murailles y sentent la prison. »

Ce réalisme exacerbé répond à un besoin ressenti par l’auteur français dans un XIXe siècle où l’individualité romantique des artistes exagère le réel, le caricature, voire le dénature. Reprenant les codes du documentaire tel qu’on le connaît aujourd’hui, Balzac nous propose de suivre, en utilisant un narrateur omniscient, les errements psychologiques de plusieurs personnages vivant à l’intérieur d’une pension, grâces auxquels il nous décrit la réalité du milieu parisien d’après la Révolution.

L’écrivain face au microcosme de la maison Vauquier

C’est à l’intérieur de cette pension, où les classes moyennes et populaires vivent en confrontation directe, que le drame balzacien se noue et se dénoue. La maison Vauquier n’étant en définitive qu’un microcosme de la société avec son étagement de classes sociales de différentes générations.
Par ailleurs, étant convaincu de l’influence du milieu sur ses personnages, Honoré de Balzac ne lésine par sur la description de la pension, non sans certaines effusions lyriques un peu exagérées de temps à autres. Sur ce sujet, il déclare sur madame Vauquier « Toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. »

Le roman tourne autour de trois axes principaux, chacun représenté par un personnage issu d’une classe sociale différente : Eugène de Rastignac, un jeune étudiant en droit, aussi mystérieux qu’ambitieux ; le père Goriot, un ancien vermicellier ayant fait fortune pendant la Révolution qui se ruine pour ses filles, et les intrigues de Trompe La mort, alias Vautrin, un sombre personnage dont l’intelligence et la vivacité contrastent avec la déchéance du père Goriot.

Chacun de ces personnages permet à Honoré de Balzac de s’abandonner à cet art où il excelle particulièrement : celui de l’analyse psychologique. On pourrait même dire que le roman de l’auteur français est une étude des caractères et des mœurs parisiens, bouleversés par la récente Révolution. L’auteur français a par ailleurs prétendu s’inspirer de théories scientifiques pour construire et développer ses personnages. Grâce à l’utilisation d’un narrateur omniscient, l’auteur français nous plonge dans les méandres tortueux de ses personnages. Nous y découvrons des intrigues malsaines, des planifications sordides, et des machinations mesquines, caractéristiques de la tragédie balzacienne, qui se noue et se dénoue grâce à une intrigue solidement ficelée.

Le Père Goriot : archétype du héros balzacien

À ce titre, le père Goriot, qui donne son titre au roman, représente le héros balzacien par excellence. Jalousé pour sa fortune, follement amoureux de ses filles qui le méprisent, l’homme parisien se laisse petit à petit tomber dans la déchéance. Sa fortune est vite consommée par ses filles ingrates, et les pensionnaires de la maison Vauquier planifient de l’assassiner pour lui voler sa fortune. Que ça soit Eugène de Rastignac à qui il inspire de la pitié ou le sombre Vautrin qui ne cache pas son envie de le tuer, le père Goriot tente tant bien que mal de s’attirer la pitié et l’amour de ses filles dont il est passionnément amoureux, avant de mourir comme un « chien ». Il meurt dans l’isolement, la solitude, et la misère, aussi bien matérielle que spirituelle, dénotant avec la grandeur de la scène des funérailles décrite par Balzac, faisant appel à des sentiments majestueux et rendant hommage à sa manière à ces hommes déchus, incompris et détruits par des sociétés en constante évolution.

Roman majeur de sa « Comédie humaine » (au même titre qu’Illusions perdues), Honoré de Balzac signe avec Le père Goriot un drame dont le tragique est doublement saisissant grâce à son réalisme objectif et froid. Dans un seul et même lieu, cette sordide pension dont il fait le nœud de son intrigue, Honoré de Balzac nous ouvre les yeux sur les dégradations que peut opérer sur nous la société et nous invite, à agir à la fois avec l’intelligence d’Eugène de Rastignac, l’élévation spirituelle du père Goriot, et le recul lucide de Vautrin.

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