Le blues de La Harpie (Joe Meno)

Présentation de l’éditeur (Agullo)

le blues de la harpie joe menoLe blues de La Harpie, de Joe Meno

Alors qu’il s’enfuit après un petit braquage, Luce Lemay perd le contrôle de sa voiture et renverse un landau ; le bébé qui y dormait est tué sur le coup. Trois ans plus tard, il sort de prison et revient dans sa ville natale de La Harpie, Illinois où il retrouve Junior Breen, un ami ex-taulard, colosse au grand cœur. Tous deux s’efforcent de rester sur le droit chemin, mais les choses se gâtent quand Luce tombe amoureux de la belle Charlene, toujours harcelée par sa brute épaisse d’ex-fiancé ; et tournent à l’aigre quand les rednecks de la ville apprennent le passé criminel des deux amis. Luce et Junior parviendront-ils à échapper à la violence qui semble les poursuivre quoi qu’ils fassent ?

Une reconstitution impressionnante de l’atmosphère d’une petite ville fermée sur elle-même, où les trajectoires se dessinent dès l’enfance sans que rien ne puisse les faire dévier. Alain Nicolas, L’Humanité.

Un roman profond sur la culpabilité et l’absolution. Arnaud Gonzague, L’Obs.

Un nouvel auteur américain à suivre. Marianne.

Prix : 21,50 € | Parution : 26/01/2017 | Genre : littérature étrangère

Revenir à la vie après la taule

Luce Lemay retourne dans sa ville natale en Illinois après avoir purgé une peine pour avoir accidentellement renversé la fille d’une jeune mère, mais l’espoir se transforme en tragédie dans le premier roman édité en France de Joe Meno. Lemay est un ex-taulard poétique et souvent lyrique qui parle de ses remords pour son crime ainsi que des défauts de caractère tragiques de son meilleur ami tout aussi romantique, un géant troublé nommé Junior Breen. Lemay est aussi un travailleur acharné qui veut faire le bien, cependant, et les événements prennent une tournure positive quand il obtient un emploi dans une station-service locale et rencontre la belle jeune Charlene Dulaire, une serveuse dans un restaurant. Leur histoire d’amour s’éteint lorsque l’ex-fiancé de Dulaire, une brute nommée Earl Peet, attaque Lemay et menace de le chasser de la ville.

« Il arrive qu’un cœur solitaire en errance trouve un congénère auquel s’arrimer. C’est ce que j’espérais, du moins. Un cordage délicat pour m’éviter de partir à la dérive. »

L’affrontement tragique entre les condamnés et les citadins est quelque peu prévisible, mais Meno tire beaucoup de profit des concessions mutuelles entre le patron âgé de Lemay et les deux jeunes ex-détenus alors qu’ils s’entraident et tentent de surmonter leurs erreurs passées. Meno a un vrai sens du détail lorsqu’il décrit les petites villes, la vie en taule et les procès auxquels fait face l’ex-taulard.

« Il y avait de petits carrés de pelouse devant chaque maison et des arbres gris qui donnaient un peu d’ombre. Il y avait les voies ferrées qui se déployaient au loin, bordées de poteaux téléphoniques, suivant la courbe de la ligne d’horizon. Enfants, on s’amusait à défier les idiots de marcher sur les rails juste avant le passage d’un train. Si personne de ma connaissance n’y a laissé de plumes, c’était quand même assez stupide comme jeu. Et voilà, elle était là. La Harpie. Une petite ville. Un spectacle très banal, si vous voulez mon avis. Mais il y avait quelque chose sous la surface. Quelque chose de l’ordre du sang ou de l’or. Quelque chose d’assez petit pour tenir dans votre poche. Comme un cancer du poumon ou une pièce porte-bonheur. »

Noir c’est noir : une oeuvre sombre de Joe Meno

Les fans de Prodiges et Miracles doivent être avertis que Le Blues de La Harpie est un roman très différent. Il s’ouvre sur un crime et nous entraîne à travers les tentatives de l’agresseur pour échapper à la perdition. La jument blanche de Prodiges et Miracles est remplacée ici par une quantité inquiétante d’oiseaux morts et de blessures sanglantes.

Nous suivons Luce Lemay alors qu’il est libéré d’un séjour de trois ans en prison pour un vol qualifié qui a entraîné l’homicide involontaire d’un enfant dans sa voiture. Il est rongé par la culpabilité, mais fermement convaincu qu’il sera l’un des rares escrocs à faire demi-tour. Cependant, ses bonnes intentions se heurtent à la violence et à la mort à chaque fois, et il ne fait pas vraiment tout son possible pour éviter les ennuis. Il s’entoure d’une serveuse courageuse à la langue aiguisée et d’un ex-fiancé agressif qui n’est pas très content de l’engagement de Luce avec sa dame. Les ennemis qu’il s’est faits en prison tournent autour de lui, menaçants, annihilant ses tentatives de prendre un nouveau départ, ce qui contribue aux nombreuses éruptions de violence tout au long du livre.

Le blues de La Harpie, ville personnage

La Harpie, ville de l’Illinois, avec ses emplois à la station-service et ses chambres miteuses à l’hôtel st. Francis, est le véritable personnage du roman, étendant son ombre sur les méandres de chaque histoire personnelle. C’est le lieu de la méchanceté et de la luxure, où les femmes, aux seins et aux organes génitaux surdimensionnés, sont dépeintes comme un triangle malheureux particulièrement dangereux.

« Peut-être n’existe-t-il pas sensation de néant et de béance plus intense que la nuit quand tu fonces vers chez toi à quatre-vingts kilomètres/heure, une bouteille de porto ouverte à la main, l’argent de la caisse à tes côtés, et cette Vierge Marie au doux visage de plastique qui te toise depuis son trône ardent sur le tableau de bord en vinyle rouge. Non, il n’y a peut-être pas de place pour tes pauvres rêves de petite frappe au sein de cette nuit incorruptible, aucune.
La Madone a tiré une petite révérence quand j’ai quitté l’autoroute pour prendre La Harpie Road. J’avais les mains moites et le volant en vinyle noir m’échappait. Mes doigts glissaient à cause de ma propre sueur.
Je n’avais jamais volé, vraiment volé, avant.
Je n’en avais jamais ressenti le besoin.
C’est fou ce qu’un homme désespéré serait prêt à faire pour rester sain d’esprit. »

Tout le monde a une triste histoire à Hula, et cela inclut l’aubergiste de l’hôtel Saint-François, qui en est venu à croire qu’elle est la réincarnation de saint François d’Assise après que son mari eut tué son amant avant de se donner la mort. Elle s’est mise à habiller de petits animaux, en particulier des oiseaux, avec des pulls et à les enterrer dans des boîtes à cigares ou à les suspendre dans son hôtel. Des animaux morts tissent un motif obsédant autour du récit de Luce : des oiseaux s’envolent vers la fenêtre de la station-service en anticipant la violence et Junior croit être hanté par les petits cadavres qui l’entourent à l’hôtel.

Joe Meno, en usant de symboles très forts, dépeint une société déliquescente dont les héros du roman ne sont que l’incarnation. La Harpie tient son nom d’un rapace, mais il s’agit aussi de la déesse de la vengeance et de la dévastation. Tout ceci se traduit au fil des pages par de nombreuses scènes de violence gratuite, la culpabilité qui ronge chaque protagoniste mais aussi la folie incarnée notamment par Lady Saint-François qui vit au milieu d’animaux morts et Fiona sur laquelle les oiseaux construisent leurs nids…

Au fur et à mesure que les chemins de Junior et Luce s’éloignent, le livre devient plus sombre, plus profond et plus troublant, laissant croire que finalement aucune rédemption n’est possible dans ce microcosme qui signe la fin de l’American Dream et qui leur crache sans cesse à la figure leurs échecs passés…

Le Blues de La Harpie est le troisième roman de Joe Meno, mais le premier publié en France aux éditions Agullo.

Partager cet article avec votre entourage :