L’Étranger (Albert Camus)

Présentation de l’éditeur (Galimmard)

l'étranger albert camus

L’Étranger, d’Albert Camus

« Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s’est ouverte, c’est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j’ai eue lorsque j’ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n’ai pas regardé du côté de Marie. Je n’en ai pas eu le temps parce que le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français… »

Condamné à mort, Meursault. Sur une plage algérienne, il a tué un Arabe. À cause du soleil, dira-t-il, parce qu’il faisait chaud. On n’en tirera rien d’autre. Rien ne le fera plus réagir : ni l’annonce de sa condamnation, ni la mort de sa mère, ni les paroles du prêtre avant la fin. Comme si, sur cette plage, il avait soudain eu la révélation de l’universelle équivalence du tout et du rien. La conscience de n’être sur la terre qu’en sursis, d’une mort qui, quoi qu’il arrive, arrivera, sans espoir de salut. Et comment être autre chose qu’indifférent à tout après ça ?

Étranger sur la terre, étranger à lui-même, Meursault le bien nommé pose les questions qui deviendront un leitmotiv dans l’oeuvre de Camus. De La Peste à La Chute, mais aussi dans ses pièces et dans ses essais, celui qui allait devenir Prix Nobel de littérature en 1957 ne cessera de s’interroger sur le sens de l’existence. Sa mort violente en 1960 contribua quelque peu à rendre mythique ce maître à penser de toute une génération.

Prix : 6 € | Parution : 07/01/1972 | Genre : littérature française

Le premier roman d’un immense écrivain

Alger, 1942, le soir. L’ombre de deux silhouettes se profile au bout de l’ex rue Charasse, à Alger. L’échine courbée et le pas feutré, les deux curieux personnages ramassent du papier par terre. Du papier bleu, jaune, rouge, vert. Des jours qu’ils refont la même opération, à la tombée du jour, pas très loin de la librairie et maison d’édition « Les vraies richesses ». Parfois, la quête du papier les amène à traverser le boulevard de Didouche ou à fouiner sur la plage de Kitani, à Bab el Oued. Le premier s’appelle Edmond Charlot (dont Kaouther Adimi à rédigé le journal intime fictif) et le second, Albert Camus. L’un est éditeur et le second jeune écrivain qui souhaite publier son tout premier roman qu’il a intitulé « L’étranger ». Hélas, en dépit de leurs efforts, ils ne parviendront pas à ramasser assez de papier pour la publication du livre.

C’est dans ces circonstances qu’Edmond Charlot présente Albert Camus à Gaston Gallimard, un tout jeune éditeur qui vient de s’établir à Paris. Camus quitte l’Algérie, se rend en France et procède à la publication de L’étranger, que Gallimard accueille avec beaucoup d’enthousiasme. La suite, on la connaît : le livre est traduit dans soixante-huit langues, devient le troisième roman francophone le plus dans le monde, et propulse le jeune Camus de l’anonymat vers les arcanes de la mondanité littéraire. Mais vous en convenez, avoir un exemplaire de « L’étranger » publié sur du papier multi-couleurs, ça laisse rêveur…

« Dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort. » [Albert Camus, Carnets].

Parler de L’étranger d’Albert Camus en 2018 est une tâche particulière. Que dire de plus sur ce roman au succès planétaire, traduit dans soixante huit-langues, adapté au cinéma, au théâtre, en musique et étudié dans les plus grandes universités du monde ?

Depuis sa sortie, en 1942, ce conte philosophique ne cesse de susciter moult débats passionnants et passionnées, et entoure son auteur d’une aura mystérieuse qu’il continue d’alimenter au fond de sa tombe à Lourmarin. L’étranger est le tout premier roman de l’écrivain français, qu’il va inscrire dans une tétralogie comprenant l’essai intitulé Le mythe de Sisyphe ainsi que les pièces de théâtre Caligula et Le Malentendu. Le prix Nobel de littérature vient d’inventer son cycle de l’absurde qui va décrire les fondements de sa pensée et laisser une place marquante dans l’histoire de la littérature du XXe siècle.

Le personnage de Meursault, « l’étranger »

L’histoire, on la connaît. Celle d’un homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère, qui tue un Arabe anonyme (auquel le romancier Kamel Daoud donnera un nom) parce que le soleil lui cramait le crâne, qui refuse de se rendre à Dieu, et qui est condamné à la guillotine devant une foule hystérique qui l’invective de sa haine.

Peu de choses sont révélées sur le personnage, si ce n’est sa profession et son prénom, Meursault. Prénom qui n’est d’ailleurs pas choisi au hasard par l’écrivain français, puisqu’il est composé de « Meur » renvoyant à la mer et au meurtre, et « sault » qui phonétiquement fait référence au soleil, autant d’éléments qui scellent la destinée du personnage, puisqu’il va tuer un Arabe à la plage de Bab el Oued, un après-midi ensoleillé. L’absence d’éléments permettant d’identifier le personnage renforce ce sentiment d’absurdité et de distance qu’on pourrait éprouver dès la lecture du fameux incipit :

« Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

Dans ses carnets (excellemment interprétés par Salim Bachi), Albert Camus évoque le personnage de Meursault et déclare à ce titre qu’il n’est pas condamné à mort parce qu’il a tué un Arabe, mais parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère. Il ne verse aucune larme, ne demande pas à voir le corps, fume quelques cigarettes et s’ennuie à mourir. En somme, Meursault est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu auquel l’invite la société. Celle des atermoiements, des étreintes chaleureuses, des mots de condoléances et autres conformités auxquelles il demeure imperméable. Oui, Meursault refuse de céder au théâtre collectif qu’entretiennent ces milliers d’individus qu’il côtoie chaque jour, qu’il trouve d’un ennui terrifiant et sans aucun intérêt. Car Meursault refuse tout simplement de mentir. Il refuse de céder à la simplicité du mensonge auquel nous avons tous recours, tous les jours. Il dit ce qui est, et montre le visage impassible de la réalité ressentie. Il refuse de diluer ses sentiments dans les eaux de l’hypocrisie générale, et aussitôt la société, dont il est le produit, se sent menacée.

Camus philosophe

La société réagit, active ses mécanismes de défense, et finit par supprimer Meursault, parce qu’il lui est demeuré étranger. Son procès est à ce titre révélateur de la manière dont les affaires de cette nature sont traitées par notre système judiciaire puisque le procureur s’attarde beaucoup plus sur l’attitude de Meursault à l’enterrement de sa mère que sur le meurtre qu’il a commis. Pour les représentants de la justice, l’affaire est classée avant même de traiter le cas du meurtre en détails. Un homme aussi singulier que Meursault représente une menace pour la société car celle-ci ne pourra jamais avoir de l’emprise sur lui et extraire de lui ce qu’elle souhaite.

Oui, Meursault est étranger à la société, à ses règles, à ses codes, à sa bureaucratie, au conformisme général alimenté par ces milliers d’individus qu’il voit comme autant de moutons de Panurge alimentant ce système qu’il trouve fade et sans intérêt.

Mais Meursault n’est pas étranger à la nature et à ce qui l’entoure. Par contraste envers l’absurdité de son rapport au monde, Meursault entretient un rapport intime et sensible à la beauté de la nature. Cette sensualité se ressent rapidement dès les premières lignes, lorsqu’il parle de la météo, et qu’il se met à décrire les gens qui l’entoure avec beaucoup d’élégance et de raffinement :

« Deux petits garçons en costume marin, la culotte au-dessus du genou, un peu empêtrés dans leurs vêtements raides, et une petite fille avec un gros nœud rose et des souliers noirs vernis. Derrière eux, une mère énorme en robe de soie marron […]. »

Il est tellement sensible à cette nature qu’elle finit par le submerger, comme ce « soleil aveuglant » qui le pousse à tirer sur l’Arabe, et finit par le faire condamner à mort.

En somme, Meursault est cet étranger qui refuse de jouer le jeu « social » tout en étant un individu extrêmement sensible à la nature et à la beauté de la vie. Il ne sait tout simplement pas comment donner à la société ce qu’elle attend de lui et mène sa vie en marge de ses propres conceptions intimes et sensibles. Oui, Meursault aurait dû pleurer à l’enterrement de sa mère, ne pas fumer cigarette sur cigarette, demander à voir le corps, serrer des bras, échanger des mots de condoléances, ne pas aller voir un film de Fernandel le lendemain et ne pas commencer une « relation irrégulière » quelques jours après, mais voilà, il ne sait tout simplement pas comment faire, il n’a pas le mode d’emploi, il n’a aucune idée de la manière dont il pourrait s’y prendre pour satisfaire aux exigences de cette société qu’il trouve absurde.

En seulement 123 pages, Albert Camus signe avec L’étranger un roman simple mais puissant, qui questionne la société au sein de laquelle nous évoluons et le rapport que nous entretenons avec les autres. C’est un conte philosophique sur l’absurdité des hommes et des sociétés modernes qu’il est indispensable de lire, plus particulièrement à l’aube de ce XXIe siècle, où les progrès technologiques soulèvent de nouvelles interrogations et alimentent encore plus l’absurdité de l’existence.

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