L’Enfer (Henri Barbusse)

l'enfer henri barbusseL’Enfer, de Henri Barbusse « Ce qui domine dans L’Enfer, c’est le fougueux désir du Corps, parfois le cri mystérieux du plus profond amour. C’est la plainte des opprimés, des peuples qui souffrent. Elle enflamme la ferveur révolutionnaire du romancier. » Parmi les poètes maudits, il y a ceux que le génie ronge de l’intérieur et, plus rares, ceux à qui la vérité a été offerte sans la moindre once de génie. Le narrateur de L’Enfer appartient aux élus de la seconde espèce. Maudit d’avoir reçu en fardeau la charge de poète, il vénère le pouvoir qu’a la littérature d’exprimer le vrai, a reçu ce vrai en vision, mais désespère d’être un jour capable d’en faire une oeuvre. Et c’est là toute l’ingéniosité du dispositif fictionnel mis en place par Henri Barbusse, qui offre par accident le spectacle de l’éternité à un homme médiocre, qu’un tel don réduit à l’aphasie. En découle un roman brillant, à la fois poétique, philosophique, érotique et visionnaire. Certainement le roman le plus ambitieux de son auteur, malheureusement occulté par la puissance thématique du suivant, Le Feu, qui a reçu le prix Goncourt huit ans après la parution de L’Enfer.

Un dispositif fictionnel voyeuriste

Monté à Paris au crépuscule de sa vingtaine pour débuter une carrière dans la banque, le narrateur est un homme sans qualité, qui concentre l’essentiel de ses efforts à sonder avec lyrisme la profondeur du gouffre de vacuité auquel se réduit son existence. Enfermé dans la subjectivité de ses perceptions, il patauge dans un égotisme irrespirable :
« […] je dirige ma figure vers la glace, attiré par moi-même ; je fouille mon image, et comme le premier jour, je n’ai qu’un cri : ‘Moi !’ » Henri Barbusse, L’Enfer, chapitre 14
Sans la configuration particulière de la chambre dont il a pris possession dans une pension de famille, il aurait été condamné à rester prisonnier entre les quatre murs d’un « moi » tyrannique. Mais cette chambre, qui avait tout pour devenir un hermitage de l’introspection, lui offre en fait une fenêtre sur le monde, qui prend en l’occurrence la forme d’un trou sous le plafond lui permettant d’observer l’intimité des locataires de la chambre voisine. Par ce dispositif scopique voyeuriste, l’attention du narrateur est automatiquement détournée de lui-même vers une humanité livrée dans sa nudité la plus totale. La tyrannie du « moi » demeure, mais ce qui avait tout d’une névrose inhibitrice se meut en souveraineté jouissive. Sa position de vision à distance et à l’abri des regards place le narrateur, comme Gygès avant lui, au-dessus de l’humanité, dans un rôle de spectateur extra-humain, presque extralucide. Il jouit ainsi de la perception du génie, mais n’en a pas la prolificité et ne sait que faire de ce super-pouvoir dont il est le dépositaire involontaire. La tension dramatique du roman naît de cette impossibilité de se hisser à la hauteur du génie :
« Je ressemble malgré tout à un poète au seuil d’une œuvre. Poète maudit et stérile qui ne laissera pas de gloire, auquel le hasard a prêté la vérité que le génie lui eût donnée […] » Henri Barbusse, L’Enfer, chapitre 14
Les locataires de la chambre voisine se succèdent donc et, avec eux, c’est le réel qui défile en toute transparence sous les yeux du narrateur de L’Enfer. Le réel fuit à travers le mur et vient remplir le gouffre intérieur du narrateur. Amour naissant et amour déclinant, amour pur et amour malsain, don de soi et égocentrisme revendiqué, accouchement mouvementé et trépas apaisé : la réalité complexe se dévoile en « morceaux d’éternité » aux yeux du poète maudit, qui en éprouve la substance et nourrit rapidement le désir vain de la fixer par écrit :
« Mais, tout de suite, la blancheur du papier m’apporte l’oubli de ce que j’ai à dire, un éblouissement doux où se fond toute la précision de mes souvenirs. Grâce à une attention tendue et ramenée sans cesse, malgré une fatigue grandissante derrière les yeux, j’écris, j’écris tout. Je m’enfièvre. Je crois que je traduis exactement la réalité des choses. Puis je me relis, et ce n’est rien, – que des mots qui gisent devant moi. L’oppression extraordinaire, la simplicité tragique, l’harmonie intense et déchirée, où est tout cela ? Cette écriture ne vit pas. C’est un grillage de mots sur la réalité ; les phrases sont là, noires et régulières, à travers le papier, comme des chaînes. Comment faut-il faire pour que de ces signes morts s’élève la vérité ? » Henri Barbusse, L’Enfer, chapitre 4
Par le truchement de ce mur qui n’accomplit qu’unilatéralement sa fonction de séparation, qui n’est donc limitant que d’un côté, le voyeur anonyme déploie un rapport cognitif au monde qui anéantit les couches opaques et protectrices de l’existence sociale.

Henri Barbusse ou l’intuition de l’enfer de la télé-vision

Dans un essai injustement méconnu (Télé, bagnole et autres prothèses du sujet moderne), Jean-Jacques Delfour a finement montré comment les technologies de vision à distance, en se suppléant à notre « pouvoir-être défaillant », déploient des subjectivités nouvelles, pulsionnelles, toxicomanes et destructrices. Ici, grâce à la toute puissance de la fiction, pas besoin de technologie ! La télé-vision est offerte au personnage par Barbusse, qui bâtit en pensée l’expérience de la télé-réalité quelque quatre-vingt-dix ans avant son invention. Et le sujet, ébranlé par un potentiel proprement inhumain, n’en sort pas indemne… Face à l’expérience répétée de l’intuition du vrai, le narrateur éprouve sa volonté, au sens schopenhauerien du terme, volonté qui se manifeste à travers un besoin addictif d’ingérer à l’infini les intuitions nouvelles que le réel lui transmet en perfusion par le trou dans le mur et d’amalgamer ces intuitions à son propre être :
« Qu’est-ce que je suis ? Je suis le désir de ne pas mourir. Ce n’est pas seulement ce soir, où me pousse le besoin de construire le rêve solide et puissant que je ne quitterai plus, mais toujours. Nous sommes tous, toujours, le désir de ne pas mourir. Il est innombrable et varié comme la complexité de la vie, mais c’est, au fond, ceci : continuer à être, être de plus en plus, s’épanouir et durer. Tout ce qu’on a de force, d’énergie et de lucidité, sert à s’exalter, de quelque façon que ce soit. On s’exalte avec des impressions nouvelles, des sensations nouvelles, de nouvelles idées. On s’efforce de prendre ce qu’on n’a pas pour se l’ajouter. L’humanité, c’est le désir du nouveau sur la peur de la mort. » Henri Barbusse, L’Enfer, chapitre 14
En somme, le narrateur trouve un sens à sa vie, qui se résume à ce désir addictif d’étendre sur le monde sa souveraineté de sujet connaissant, bondissant de parcelle d’éternité en parcelle d’éternité. Il a, un temps, cru pouvoir transformer cette matière en chef-d’oeuvre littéraire ultime, mais le génie lui manque définitivement :
« Qui fera la bible du désir humain, la bible terrible et simple de ce qui nous pousse de la vie à la vie, de notre geste, de notre direction, de notre chute originelle ? Qui osera tout dire, qui aura le génie de tout voir ? Je crois à une forme haute du poème, à l’œuvre où la beauté se mêlera aux croyances. Plus je m’en sens incapable, plus je la crois possible. Cette morne splendeur dont certains de mes souvenirs m’accablent, me montre de loin qu’elle est possible. J’ai été parfois, moi, du sublime, du chef-d’œuvre. Parfois mes visions se sont mêlées d’un frisson d’évidence si fort et si créateur, que la chambre tout entière en a tressailli comme un bois et qu’il y a eu en vérité des moments où le silence criait. Mais tout cela, je l’ai volé. Je ne l’ai pas conquis, j’en ai profité, grâce à l’impudeur de la vérité, qui s’est montrée. Au point du temps et de l’espace où, par hasard, je me trouvais, je n’ai eu qu’à ouvrir mes yeux, et qu’à tendre mes mains de mendiant, pour faire plus qu’un rêve et presque une œuvre. Ce que j’ai vu va disparaître, puisque je n’en ferai rien. Je suis comme une mère dont le fruit de chair périra après avoir été. Qu’importe ! J’ai eu l’annonciation de ce qu’il y aurait de plus beau. À travers moi est passée, sans m’arrêter, la parole, le verbe, qui ne ment pas et qui, redit, rassasiera. » Henri Barbusse, L’Enfer, chapitre 17
Si l’enfer existe, Henri Barbusse nous montre que ce ne peut être que dans cet éternel recommencement du désir de rationaliser le réel, qui « nous pousse de la vie à la vie » depuis la chute originelle de l’homme, dans cette impossibilité élémentaire du langage à embrasser toutes les vérités dans un même mouvement.

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