L’Effacement (Samir Toumi)

Présentation de l’éditeur (Barzakh)

l'effacement samir toumiL’Effacement, de Samir Toumi

Le jour de ses 44 ans, le narrateur ne voit plus son reflet dans le miroir. Il découvre alors qu’il est atteint du « syndrome de l’effacement », mal étrange qui semble frapper exclusivement les fils d’anciens combattants de la guerre de Libération.

Au gré de ces effacements, la nature profonde du personnage – indifférent, taciturne, absent à lui-même – se métamorphose peu à peu. Alors qu’il tente de comprendre ce qui lui arrive, les questions du Dr B., son thérapeute, le poussent à s’intéresser à sa filiation et au milieu dans lequel il a grandi, questions qui, jusque là, ne s’étaient jamais posées à lui.

En faisant le portrait de deux générations – les « pères », sûrs d’eux-mêmes et bâtisseurs d’un pays neuf; les « fils », blessés, comme condamnés à la folie -, Samir Toumi aborde le sujet crucial de la transmission.

Après Alger, le cri, l’auteur témoigne, cette fois encore, d’un sens aigu de l’observation, posant un regard lucide sur sa société et son histoire tourmentée.

Parution : 10/2016 | Genre : littérature française

Le roman attendu de Samir Toumi

Si vous venez à Alger un jour, ne manquez pas de prendre le métro, de vous arrêter à la station de la grande-poste, de traverser les ruelles exigües de la rue d’Isly, de passer à côté de la statue de l’Emir Abdelkader en face de la cinémathèque, avant de descendre une pente bordée d’arbres pour arriver enfin à la placette du Square port Said. Là, il vous est possible d’aller prendre un café à Tontonville ou de vous asseoir sur un banc du jardin qui donne sur la mer. Prenez tout votre temps et observez l’animation de la ville. Des enfants qui sortent de l’école vêtus de tabliers bleus et roses, des voitures qui passent à vive allure ou du sifflement d’un train en partance à la gare d’Alger. Vous pouvez lever la tête et observer le bleu pâle du ciel d’Alger, traversé de pigeons et de goélands. Sinon, continuez votre chemin et pas très loin d’une pharmacie qui occupe un coin de rue, regardez tout en haut d’un immeuble de style colonial. Avec un peu de chance, vous aurez la chance d’apercevoir une silhouette accoudée à la balustrade d’un balcon, une cigarette à la main et les yeux perdus derrière l’horizon de la baie d’Alger. Il s’agit de l’auteur algérien Samir Toumi, auteur de « Alger : le cri » publié aux éditions Barzakh, qui nous invite pour la seconde fois dans l’intimité de son univers avec son second roman « L’effacement », sorti en 2017.

Si vous aviez été au salon du livre d’Alger en 2017, vous n’auriez pas manqué d’apercevoir, au stand des éditions Barzakh, une grande affiche en noir et blanc montrant le dos nu d’un homme qui s’efface un peu dans le décor d’une sombre pièce. Quelques curieux viennent feuilleter les premières pages d’un livre qui occupe toutes les étagères du stand. Il s’agit de L’effacement, de l’auteur algérien Samir Toumi, un auteur dont on attendait le second roman après le succès de son Alger, le cri, publié quelques années plus tôt chez le même éditeur.

L’effacement raconte l’histoire d’un homme qui découvre le jour de ses 44 ans que son reflet s’est effacé du miroir. Désorienté par ce phénomène, le narrateur se rend chez un psychiatre et découvre au bout de quelques séances qu’il est atteint par le « syndrome de l’effacement ». Un mal étrange qui semble frapper les fils d’anciens combattants de la guerre de libération.

« Ce que je redoutais le plus s’est produit : mon reflet a définitivement disparu. Jusque-là, mes effacements, même s’ils étaient de plus en plus fréquents, restaient intermittents ; désormais, je n’existe plus face au miroir. »

Le narrateur décide de mener sa vie comme si de rien n’était, en se rendant à son boulot à la société Sonatrach, en continuant de fréquenter sa fiancée et ses amis, en allant prendre un verre le soir, à Alger-centre. Mais voilà, au gré de ses effacements, la nature profonde de sa personnalité se révèle, et les longues réflexions existentielles auxquelles il s’abandonne bien malgré lui le renvoient à son passé où l’ombre de son père vient le poursuivre et l’oblige à se poser moult questions, dont les réponses lui échappent comme son reflet dans le miroir. Désormais, ce reflet qui n’existe plus est remplacé par les fantômes d’un passé autour desquels se construit toute une réflexion sur la génération du narrateur, vivant encore à l’ombre de ces « héros » de la guerre, de ces pères autoritaires et tyranniques dont les trophées et les médailles de guerre, trônant fièrement sur les meubles de la maison, le renvoient à sa propre existence, creuse et vide de sens dans une Algérie contemporaine en pleine déliquescence.

« L’effacement », ou le portrait d’une génération de jeunes Algériens

Ce récit, raconté à la première personne, dresse le portrait de cette génération d’Algériens, celle « d’après », des héritiers d’une jeune Algérie, libre et indépendante dont ils peinent à supporter le poids. Samir Toumi parle de ces Algériens d’aujourd’hui (thématique également chère à Kaouther Adimi), de ces quadragénaires qui n’ont connu ni l’héroïsme de la guerre ni les joies de l’indépendance. De ces éternels enfants qui tentent de trouver un sens à leur vie en s’accrochant aux ombres du passé et dont le quotidien se résume à se remémorer les grandes dates d’une histoire qu’ils n’ont jamais connue, et autour de laquelle ils tentent tant bien que mal de trouver un sens à leur existence. Les effacements du narrateur ne sont que le reflet de ces jeunes Algériens, hommes et femmes, qui peinent à tracer le contour de leur vie sur la buée d’un miroir les renvoyant constamment en arrière, vers ce passé lointain, au lieu de refléter leur présent et des les aider à appréhender leur avenir. Ces jeunes « effacés » du temps et de l’histoire qui tentent tant bien que mal de prendre leur destin en main, comme le narrateur, se décrivant lui-même comme étant quelqu’un de « discret, effacé et sans histoire ».

Dans le contexte socio-politique d’une Algérie en plein déclin, dont les valeurs s’effacent comme le reflet du narrateur, Samir Toumi interroge avec simplicité, justesse et élégance cette histoire dont les plaintes et les cris continuent de résonner avec fracas dans la tête de ces millions de jeunes Algériens, nés entre deux rives, celle du néant et de l’indifférence.

« D’un dîner à l’autre, les sujets de conversation revenaient. On échangeait d’abord des nouvelles à propos des connaissances communes, pour la plupart établies à l’étranger, puis on évoquait, en soupirant, la situation désastreuse du pays, devenu méconnaissable, livré aux mains de tous ces prédateurs qui ne pensaient qu’à se remplir les poches. Pauvre Algérie, pauvre peuple, répétaient-ils en chœur, secouant tristement la tête. L’état de déliquescence du pays donnait lieu à des échanges animés qui se transformaient souvent en disputes, chacun y allant de son analyse, proposant ses solutions miracles, à coups de Il faudrait ! Mais il n’y aurait qu’à faire ceci, ou cela ! »

Au final, ni l’hédonisme festif où sombre le narrateur à Oran, ni l’amourette à laquelle il s’abandonne avec la maîtresse de son père, ni l’amour étouffant de sa mère ne viennent combler ce vide creux où s’étiole son existence, le conduisant peu à peu vers les affres de la folie et à l’hôpital psychiatrique de Drid Hocine où il finira ses tristes jours, loin de sa fiancée éplorée, de sa mère inconsolable et des amis désabusés.

Le roman de Samir Toumi est un cri étouffé par le voile épais d’un passé lourd. Une plainte effacée par les obus des bombes et l’éclat des fusils d’une guerre qui pèse lourd et dont le sens échappe à la génération actuelle. C’est l’histoire de l’Algérie d’hier à l’ombre de laquelle se déploie l’Algérie d’aujourd’hui à laquelle nous invite l’auteur algérien, dans ce roman fin, juste et qui brille par sa simplicité.

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