L’Éducation sentimentale (Gustave Flaubert)

Présentation de l’éditeur (Flammarion)

l'éducation sentimentale flaubertL’Éducation sentimentale, de Gustave Flaubert

En septembre 1840, à bord de la Ville-de-Montereau qui glisse sur la Seine, Frédéric Moreau, fraîchement reçu bachelier, rêve à sa vie future dans la capitale et aux succès qui l’attendent. Soudain, il aperçoit la belle Mme Arnoux… L’Éducation sentimentale (1869) retrace l’histoire d’un jeune homme qui n’aspire qu’à l’amour, à la richesse et à la gloire, mais qui, dans une époque de profonds bouleversements dont l’apogée est la révolution de 1848, se révélera incapable de s’engager pour une cause. À travers le parcours de ce héros velléitaire, Flaubert propose, dans un souci constant de perfection formelle, une réflexion subtile sur le politique et sur la nature humaine.

Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen le 12 décembre 1821 et mort à Croisset, lieu-dit de la commune de Canteleu, le 8 mai 1880. Prosateur de premier plan de la seconde moitié du XIXe siècle, Gustave Flaubert a marqué la littérature française par la profondeur de ses analyses psychologiques, son souci de réalisme, son regard lucide sur les comportements des individus et de la société, et par la force de son style dans de grands romans comme Madame Bovary (1857), Salammbô (1862), L’Éducation sentimentale (1869), ou le recueil de nouvelles Trois contes (1877).

Le roman initiatique de Frédéric Moreau

1936, Trouville sur-Mer, France. Dans un quai bondé, l’ombre d’un frêle jeune adolescent ans se détache sur le sol. L’air timide, l’allure un peu gauche, le jeune homme traine sa lourde valise et peine à traverser la courte distance qui le sépare de son train. Nous sommes en plein été, et les rayons d’un soleil brûlant enveloppent le corps de l’adolescent timoré. Devant lui, à quelques mètres il aperçoit la silhouette d’une femme élégamment vêtue à la mode aristocratique, tenant de sa main droite un éventail brodé. Elle se retourne, il la regarde dans les yeux. C’est dans ce contexte, en plein milieu d’un été naissant, que Gustave Flaubert, alors âgé de 15 ans, fait la rencontre d’Elisa Schlésinger, une jeune femme de 26 ans dont il tombera follement amoureux. L’histoire ne retiendra que deux choses : que leur idylle a été tumultueuse et que de cet amour est né un livre. Vingt-cinq ans après, le jeune adolescent devenu un écrivain de renommée internationale revient à Trouville sur Mer, lieu de sa rencontre avec Elisa, et s’abandonne à écrire son Éducation sentimentale, ouvrage Flaubertien par excellence qui nous invite dans les méandres tumultueux d’un esprit génial et nous décrit son rapport complexe, sensible et violent au sentiment amoureux.

« Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint. Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours, encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. »

Dans ce roman fleuve comme la Seine qui le traverse de part en part, nous suivons la quête de Frédéric Moreau, un jeune homme de 18 ans, qui décide de rentrer chez à lui Nogent sur Seine en prenant le bateau. À bord, sur le pont, il aperçoit une jeune femme.

« Ce fut comme une apparition » décrit Flaubert dans une seule phrase qu’il ponctue d’un point significatif. Cette femme mariée dont va tomber amoureux Frédéric Moreau signe le début d’une longue suite de désillusions que Flaubert se propose de nous décrire avec une précision chirurgicale propre à ce style qui a fait le succès de l’auteur français.

Par ailleurs, autant le préciser dés le début, L’Éducation sentimentale n’est pas un roman d’amour. Plutôt, ce n’est pas qu’un roman d’amour. Bien que la question du sentiment amoureux occupe une place centrale dans le livre, l’approche de Flaubert nous conduit ailleurs, vers ces horizons littéraires où il excelle le plus. Au faîte de sa maîtrise littéraire, l’auteur français, qui peut passer une semaine sur un adjectif, nous livre un texte élaboré selon des méthodes quasi-scientifiques de descriptions psychologiques. Tout comme Balzac à la même période, Flaubert refuse le romantisme exacerbé du XIXe siècle qui biaise la réalité, et nous propose une plongée froide et objective dans les méandres de ses personnages. Pour les connaisseurs de l’œuvre de Balzac et plus particulièrement du personnage de Rastignac, qu’on aperçoit dans Illusions perdues, Fréderic Moreau, tout comme le héros de la « Comédie humaine », symbolise aux yeux de Flaubert l’idée même de la quête initiatique. On peut même dire que L’Éducation sentimentale représente le roman initiatique par excellence, genre littéraire qui connaîtra un grand succès au début du XXème siècle.

L’Éducation sentimentale ou l’apogée de l’oeuvre de Flaubert

Cette approche singulière, loin de l’éclat flamboyant de Salambô, ou de la fougue juvénile de ses Mémoires d’un fou, pourrait laisser le lecteur indifférent, voire insensible aux affres que traverse le jeune Frédéric. Cependant, le romantisme particulièrement sensible dont fait preuve l’auteur français dans ses précédentes créations est loin d’avoir entièrement disparu dans L’Éducation sentimentale. En réalité, en pleine possession de son génie littéraire, Flaubert dresse le bilan de sa carrière en dénonçant les excès de ce romantisme à travers Frédéric Moreau, qui n’est autre que son double autobiographique.

C’est là où Flaubert frappe fort. Rien que le titre de son œuvre ne laisse aucun doute sur son expression romantique. Cependant, contrairement à d’autres héros littéraires représentant ce courant au XIXe siècle, qui brillent et vont de réussite en réussite, Fréderic Moreau, lui, va d’échec en échec et peine à concilier ses aspirations avec les attentes de la société où il tente tant bien que mal d’évoluer. Un romantisme et un lyrisme particulièrement poignants, auquel la société répond par le mépris et l’indifférence.

«Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le monde une importance extra-humaine. Mon cœur, comme de la poussière, se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l’effet d’un clair de lune par une nuit d’été, quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les délices de la chair et de l’âme étaient contenues pour moi dans votre nom que je me répétais, en tâchant de le baiser sur mes lèvres. Je n’imaginais rien au-delà. »

En effet, le jeune homme timoré, sensible, empreint d’un lyrisme exacerbé, ne connaît aucun triomphe dans ce livre qui nous dresse la suite de ses désillusions. Tour à tour, il va connaître des sentiments amoureux déchaînes qui aboutissent à l’absurde et au silence de la bien-aimée ; il dénoncera l’expression artistique de son temps qu’il trouve fade et sans intérêt ; et vivra les révolutions d’une société qui hésite entre monarchie, république et empire.

Dans ce contexte houleux, propre aux romans de Flaubert où les milieux socio-historiques des personnages sont décrits avec moult détails et précisions, Fréderic Moreau va faire son « éducation sentimentale ». Une éducation que Flaubert voit comme essentielle si on veut parvenir à accorder ses aspirations avec les attentes de la société, sans pour autant perdre l’authenticité et les singularités qui constituent chacun d’entre nous.
Celles et ceux qui peinent à trouver la patience pour parcourir ce roman consistant doivent avoir en tête qu’il ne s’agit pas d’un roman Flaubertien au sens classique du terme. Si la longueur des descriptions peut casser le rythme d’une intrigue qui ne constitue pas le point fort du roman, Flaubert se rattrape toujours avec ce « je ne sais quoi » qui rend chacun de ses livres bouleversants. On pense notamment à la seconde moitié du livre qui nous décrit la longue et lente chute de Frédéric, dont l’amour pour Marie Arnoux aboutit à un échec cuisant et à cette magnifique scène de fin, décrite sobrement, où le jeune héro désabusé fait le bilan de sa vie raté avec son ami de toujours, Deslauriers.

Une seule lecture ne suffit pas pour comprendre toute l’étendue du génie que contient ce roman de l’auteur français. Fin, élégant, empreint d’un romantisme froid, d’une grande profondeur, mais surtout d’un grand humanisme, ce livre doit s’apprécier à la fois comme un document historique, un essai psychologique, une critique sociétale et un poème amoureux.

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