Illusions perdues (Balzac)

Présentation de l’éditeur (Le Livre de poche)

illusions perdues balzacIllusions perdues, de Honoré de Balzac

À Angoulême, David Séchard, un jeune poète idéaliste, embauche dans son imprimerie un ami de collège, Lucien Chardon, qui prendra bientôt le nom de sa mère, Rubempré. Poète lui aussi, il bénéficie d’une sorte de gloire locale et fréquente le salon de Louise de Bargeton à qui le lie bientôt une intrigue sentimentale qui fait tant jaser que tous les deux partent pour Paris. Voilà bientôt Lucien lancé dans le monde des lettres aussi bien que de la haute société, mais si Paris est la ville des « gens supérieurs », ce sera également pour lui celle des désillusions.

C’est bien la figure de Lucien, en effet, qui donne surtout son unité aux Illusions perdues qui ont d’abord été, de 1837 à 1843, une suite de trois romans devenus plus tard les trois parties de celui que nous lisons, quand Balzac eut conçu le projet de La Comédie humaine et décidé de faire de sa trilogie l’une des Scènes de la vie de province. Car si Paris reste bien au coeur du triptyque, c’est à Angoulême, néanmoins, que se noue le destin des héros, à Angoulême encore qu’il s’assombrit. Revenu dans sa ville natale, Lucien n’est pas loin d’y sombrer – avant une véritable ascension dont Balzac fera le récit dans un autre grand livre : Splendeurs et misères des courtisanes.

Honoré de Balzac (1799-1850) est tour à tour éditeur, imprimeur, journaliste, et l’un des plus grands écrivains français. Il est l’auteur de La Comédie humaine, une œuvre immense qui comprend plus de 2000 personnages dans 91 ouvrages (dont Le père Goriot), dans laquelle il peint la société de son époque.

Balzac en Rubembré

1936, Château de Saché, Tours. Assis à son bureau, Honoré de Balzac met sa tasse de café sur ses lèvres et observe le frémissement des arbres dans le jardin qui lui fait face. Hormis le grincement de quelques fenêtres au loin, et le sifflement du vent dehors, rien ne vient troubler le silence imposant du château. Un silence que vient chercher l’auteur français loin de la cacophonie Parisienne. Aujourd’hui, des souvenirs de ses débuts littéraires viennent le hanter, faisant écho aux fantômes du château. Il voit notamment le jeune homme de 25 ans qu’il était, valise à la main prenant le train pour Paris, un soir d’hiver. Nous sommes en 1924 et Honoré de Balzac vient de commencer sa carrière de journaliste comme critique littéraire pour le « Feuilleton littéraire ». L’occasion pour le jeune homme de découvrir les travers du journalisme parisien, le pouvoir de la presse sur l’opinion publique et les bassesses de l’âme humaine. Mais surtout l’opportunité pour le jeune écrivain de prouver son talent et d’accéder aux cercles littéraires huppés de la capitale. Presque 20 ans après, Honoré de Balzac rend hommage aux désillusions du jeune homme qu’il était avec son nouveau livre : Illusions perdues. Ce roman qu’il qualifie lui-même « d’œuvre capitale dans l’œuvre » témoigne de l’importance toute particulière qu’il lui a accordée. D’une richesse colossale, ses Illusions perdues dressent un tableau précis de la vie parisienne du début du XIXe siècle, et nous renseigne sur le fonctionnement de la machine littéraire avec ses endroits, ses travers et ses illusions.

Ce roman foisonnant, à la fois social, historique mais surtout d’apprentissage, nous plonge dans les affres de la machine journalistique et littéraire parisienne du début du XIXe siècle, en nous proposant de suivre la quête de Lucien de Rupembré, un jeune homme ambitieux qui quitte sa province natale pour rejoindre Paris où il espère devenir écrivain de renom. Un destin qui ressemble fort à celui d’Honoré de Balzac. Bien qu’il ne l’ait jamais explicitement indiqué, il ne serait pas invraisemblable que cela soit sa propre destinée de journaliste et d’écrivain qu’il ait souhaité mettre en scène à travers son personnage. Avec un réalisme acerbe et crue, Balzac dresse le portrait d’une ville cruelle et sans âme, qui trouve dans la jeunesse et l’ambition de Lucien de Rupembré la proie idéale à dévorer. Un jeune homme qui tentera tant bien que mal de se faire une place dans les cercles littéraires de la capitale avant de déchanter et de perdre ses illusions de jeune homme fraîchement débarqué de sa province profonde.

Souhaitant gagner en popularité et imposer le respect à ses pairs, Lucien de Rupembré se met au journalisme. Un choix qui le conduira à se vautrer progressivement dans le vice d’un univers vide où la bassesse fait loi, loin des aspirations de devenir poète qu’il avait en prenant le train depuis sa province.

Les illusions perdues dans le monde du journalisme

D’après Fulgence, un autre personnage emblématique du roman de Balzac, le journalisme est fait pour les personnes qui vendent leur âme aux plus offrants. Un métier mesquin et vil qui met la morale et la fidélité à soi de côté au profit de l’intérêt matériel et des illusions artificielles :

« Le journalisme est un enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges, de trahisons, que l’on ne peut traverser et d’où l’on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par le divin laurier de Virgile. »

C’est ainsi, l’occasion rêvé pour l’auteur français, journaliste et critique littéraire dans sa jeunesse, de tirer à boulets rouges sur l’univers de la presse, du journalisme, du spectacle, de la justice, des banques et du système capitaliste dont les premières manifestations datent du début de ce siècle qu’Honoré de Balzac connaît mieux que quiconque. En réalité, Lucien de Rupembré n’est qu’un prétexte dont se sert le maître du réalisme français pour s’adonner à cet art si particulier dans lequel il excelle : la description fidèle des mœurs et des mentalités de l’époque, des systèmes qui font et défont les hommes et le monde, et de ces sociétés dont l’évolution pose de nouvelles questions éthiques et morales à des jeunes hommes timorés, mal préparés, aussi ambitieux que naïfs, qui se font vite broyer par une machine sans âme se nourrissant de leurs illusions jusqu’à satiété.

Ce roman est en réalité une critique des pouvoirs de la presse sur l’opinion publique, et des mesquineries auxquelles s’adonnent la majorité des journaux pour des intérêts tout sauf éthiques et moraux. À l’aube d’un XXIe siècle où la publicité, les médias télévisés et la presse papier peuvent exercer une influence majeure sur la mentalité de tout un peuple, sur ses choix et ses décisions, il est frappant de constater à quel point le roman de Balzac était visionnaire :

« Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. »

Au-delà de sa dimension sociale, le roman de Balzac brille aussi par son aspect romanesque et son intrigue aussi foisonnante que complexe. Les déboires de Lucien nous conduisent de rebondissement en rebondissement, dans un univers peuplé de personnages sombres, complexes, tantôt attachants, tantôt effrayants. Le réalisme psychologique de Balzac ne fait pas dans la dentelle romantique et nous décrit grâce à l’utilisation d’un narrateur omniscient toutes les mesquineries et la bassesse de l’âme humaine. Dans ces Illusions perdues Balzac nous donne à voir un amour éploré, un crime passionnel, des trahisons perfides, des femmes vénales, des hommes sans foi ni loi, et autant d’autres réjouissances qui font de ce livre de l’auteur français une œuvre majeure de sa « Comédie humaine », mais aussi un monument de la littérature classique du XIXe siècle.

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