Dernier tramway pour les Champs-Élysées (James Lee Burke)

Présentation de l’éditeur (Rivages)

Par une soirée pluvieuse en cette fin d’été, Dave Robicheaux se sent d’humeur morose. Même s’il ne boit plus, il cherche à retrouver la chaleur et l’ambiance des bars qui le renvoient à la Louisiane de son enfance. Assis au comptoir chez Goldie Bierbaum, il voit entrer un jeune homme au crâne rasé. Un petit dealer qui joue aussi dans des pornos, un type pas regardant sur les besognes qu’on le charge d’exécuter. Qui lui a ordonné d »aller tabasser sauvagement le père Jimmie Dolan, prêtre à la réputation sulfureuse et ami de Robicheaux ? L’agression perpétrée contre le père Dolan va emmener Dave Robicheaux sur des chemins imprévus, à la rencontre du fantôme de Junior Crudup, un bluesman incarcéré à Angola dans les années trente. Le grand styliste qu’est Burke n’a rien perdu de son lyrisme pour évoquer les maux du Sud américain à travers une intrigue magistralement construite.

Dave Robicheaux, témoin mélancolique de la fin d’un monde

Dernier tramway pour les Champs-Élysées est le treizième roman mettant en scène Dave Robicheaux, le personnage phare de James Lee Burke. Seize ans après avoir surgi de l’imagination de son créateur, le flic cajun a pris de la bouteille et, s’il a conservé son anticonformisme et son désir irréfrénable de justice, le poids de son existence chaotique alourdit de plus en plus ses pérégrinations à travers les bayous de la Louisiane.

Ce treizième épisode des travaux de Dave, qui n’ont rien à envier à ceux d’Hercule, est certainement le plus empreint de mélancolie, un sentiment qui sied parfaitement à la plume de Burke. L’auteur de Dans la Brume électrique s’est imposé livre après livre comme une référence du roman noir et cet opus, puissant et maîtrisé, s’inscrit dans le sens de cette ascension.

Les premières pages du roman nous apprennent que l’univers de Dave a été en partie reconfiguré. Sa deuxième épouse, Bootsie, a finalement été emportée par la maladie, il a vendu son magasin d’articles de pêche, sa fille adoptive à quitté la maison, son ancienne équipière est devenue shérif de New Iberia et il s’est inscrit aux alcooliques anonymes pour en finir avec son addiction à l’alcool. Les choses changent, mais pas uniquement dans sa vie. Autour de lui, le monde dans lequel il a grandi est également en proie à de profondes mutations. La culture cajun à laquelle il est si attaché et les paysages emblématiques du sud-est rural des États-Unis son en train de baisser le pavillon devant une horde d’investisseurs mafieux. James Lee Burke exprime à travers la mélancolie de son personnage une langueur qui a tout du « mal du siècle » des poètes romantiques du XIXe :

« Les rues étaient pratiquement vides, pleines de tourbillons de poussière et de débris de papier, les chênes noirs dénudés, nombre des vieux magasins fermés à jamais. Le monde dans lequel j’avais grandi n’existait plus. Je voulais prétendre le contraire, trouver des excuses au pourrissement, aux centres commerciaux, aux ordures déversées quotidiennement le long des routes, aux chênes centenaires découpés en rondins par les promoteurs immobiliers avec une fierté presque patriotique. Dans ma vanité, je voulais me convaincre que moi et d’autres parviendrions à renverser le cours des choses. Mais cela n’arriverait pas, ni au cours de ma vie ni dans celle de ma fille. »

Dave assiste impuissant au lent écroulement de l’Amérique qu’il aime, celle pour laquelle s’est battu Hemingway, celle pour laquelle il s’est lui-même battu au Vietnam, l’Amérique qui a la démocratie aux tripes et l’égalitarisme pour unique horizon. Aussi, lorsqu’on l’informe que la petite fille du bluesman Junior Crudup a été dépossédée de sa ferme dans des conditions troubles par l’entrepreneur chargé de gérer les déchets pétroliers de la région, son âme de justicier l’embarque dans une croisade à la Don Quichotte contre les forces maléfiques de la modernité.

Qui a tué Junior Crudup ?

Dans cette ambiance tortueuse des bayous, les crimes s’enfilent comme des perles. À l’expropriation crapuleuse viennent s’ajouter le décès sur la route de trois adolescentes à qui l’on a vendu illégalement de l’alcool, le suicide pas très clair d’un psy qui en savait trop, l’escalade de la violence due aux règlements de comptes successifs entre mafieux, le commerce juteux de la drogue et du porno, les secrets de famille qui hantent le milieu sans foi ni lois des investisseurs… Or, tous ces événements ramènent inlassablement l’inspecteur Robicheaux à la mort énigmatique du guitariste de Rhythm and Blues, qui a été incarcéré au pénitencier d’Angola dans les années 1950 et n’en est apparemment jamais ressorti vivant.

Surgissent alors les injustices d’une autre époque, celle où l’on pouvait emprisonner des noirs pour un chèque sans provision de cinquante-trois dollars et les transformer légalement en main d’œuvre gratuite dans la plantation d’un propriétaire au-dessus des lois. Propriétaire qui s’avère être le beau-père de l’entrepreneur ayant exproprié la petite-fille de Crudup et qui aurait pu devenir le beau-père de Dave lui-même si ce dernier n’avait pas mis un terme à sa relation avec l’impétueuse Theo des années auparavant.

Naviguant entre deux époques espacées de cinquante ans, comme enserrée entre les deux mâchoires d’une machine à broyer les destinées, l’enquête révèle au grand jour la survivance des vieux démons sudistes. Par d’habiles changements de focalisation, James Lee Burke fait revivre Crudup en insérant des épisodes de son calvaire en point de vue omniscient dans le cours du récit de Dave en point de vue interne. Comme les fines descriptions de paysages articulent l’ambiance et l’intrigue, les témoins ou les documents de l’époque du bluesman articulent les deux focalisations et donc les deux temporalités du récit. Burke est un maestro du roman noir et sa technique œuvre à tirer harmonieusement le fil d’une histoire qui a tout d’une tragédie.

Dave l’idéaliste se fait l’explorateur des bas-fonds de l’âme humaine et doit un temps laisser de côté les absents qui hantent son existence pour se confronter à cette caste d’hommes d’affaires hors d’atteinte.

« J’avais eu beau contenir avec succès ma colère, je ne m’en sentais pas moins comme le dernier des imbéciles, membre indistinct de cette vaste armée de salariés d’un service public que les riches traitent comme des portiers et des gardes de sécurité. »

Convaincu de la vanité de ses efforts, il déploie pourtant une incroyable énergie pour faire régner la justice, quitte à rouvrir des plaies qu’il n’a pas pris le temps de panser. Et nous voilà embarqués à ses côtés dans un avatar tragique du Tramway nommé Désir de Tennessee Williams, celui qui doit nous conduire dans ces sombres entrailles de La Nouvelle Orléans qui ont englouti Junior Crudup cinquante ans auparavant.

De quoi ce Dernier tramway pour les Champs-Élysées est-il le nom ?

Ce tramway, c’est d’abord l’image d’une rame propulsée par l’énergie du désespoir sur une ligne désaffectée à travers une Louisiane moribonde. Cette Louisiane perdue que James Lee Burke s’attache à fixer sur le papier livre après livre, pour ne pas la laisser disparaître. Les descriptions de paysages sont nombreuses et toujours lyriques. Ce sont les descriptions d’un homme éternellement lié à sa terre, qui respire à travers elle et y revient inlassablement. Chez Burke, il n’y a jamais de descriptions gratuites, jamais de numéros de littérateurs sans effet, tels qu’on en trouve chez certains auteurs de romans noirs. Chaque description enracine l’action dans le réel et nourrit l’univers romanesque. L’intrigue est systématiquement intégrée dans un cadre qui mobilise les sens, de sorte que l’on éprouve intimement le paysage :

« Certains week-ends, je me rendais jusqu’au ponton attenant à la boutique pour voir Baptist. Nous allions pêcher la perche et le sac-à-lait dans le marais et ne rentrions qu’en fin de journée, quand les cyprès frissonnaient sous le vent comme une dentelle verte et quand les eaux des anses devenaient rouge sang aux lueurs du soleil couchant. Mais de l’autre côté de la route d’accès, en haut d’une pente qui descendait au ponton, se trouvaient les restes calcinés de la maison en rondins chevillés que mon père avait bâtie de ses mains pendant la Dépression. C’était la demeure où j’avais vécu avec ma femme et ma fille, et j’avais toujours bien du mal à la regarder sans éprouver un sentiment de colère et de perte indescriptible. »

Mais, par métonymie, ce Dernier tramway pour les Champs-Élysées, c’est surtout le rassemblement de quelques personnes rares, de quelques survivants d’un monde révolu, qui refusent de suivre le mouvement de la modernité et gagnent ainsi leur place aux champs Élyséens, là où les héros goûtent le repos après la mort. C’est l’intrépide Clete Purcel, ami indéfectible de Dave, privé aux instincts de prolo qui fait figure de miroir grossissant tant il incarne sans le moindre compromis (comme le Cyrano de la tirade des non merci) et en dépit de toute conséquence l’élan vers la justice de l’inspecteur de New Iberia. C’est aussi Jimmie Dolan, le prêtre catholique aux attitudes profanes, qui ne se fait pas que des amis au sein de sa hiérarchie mais essuie les tentatives d’assassinat sans broncher et se donne entièrement à son prochain. C’est Max Coll, le tueur à gages énigmatique (qui est à ranger dans la catégorie des guerriers selon la typologie de Howard McCord), toujours sur le chemin de la repentance mais jamais repenti. C’est Helen Soileau, l’ancienne coéquipière empêtrée dans sa nouvelle fonction de shérif. C’est peut-être Theo Flannigan, l’histoire d’amour abandonnée sur le bord de la route, dont la réapparition brouille toutes les pistes. Et tous ces passagers hors du temps sont conduits vers leur destin par le cadavre introuvable de Junior Crudup, qui siège dans les rêves mystérieux de Robicheaux :

« Cette nuit-là, je rêvai que j’étais à La Nouvelle-Orléans en des temps révolus, dans un tramway à destination des Champs-Élysées. Les rues étaient obscures, les palmes du terre-plein central jaunies par le mildiou. J’étais seul à bord du tramway en compagnie du conducteur. Quand il se retourna vers moi, il ne lui restait que des orbites vides à la place des yeux et sa peau desséchée était aussi fine qu’une gaze étirée sur les os de son visage. »

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